Gábor Gönczi : Je souhaite la bienvenue, dans le studio de Tények, à Viktor Orbán, Premier ministre de la Hongrie. Merci d’avoir accepté notre invitation.
Bonsoir, et merci de me recevoir.
Monsieur le Premier ministre, l’un des objectifs essentiels des rassemblements anti-guerre, tels que nous les avons vus, était d’expliquer clairement ce qui est absolument nécessaire pour que la Hongrie échappe à la guerre et ne s’y trouve jamais entraînée. Lors du dernier rassemblement, il y a quelques jours, vous avez annoncé ce que l’on peut qualifier de bonne nouvelle : nous aurions évité un danger vital immédiat. Que signifie exactement ce « danger vital immédiat » ? Et qu’entendez-vous par le fait que nous l’avons évité ?
Nous organisons ces rassemblements contre la guerre afin de réfléchir ensemble à un phénomène que nous n’avons pas connu depuis de très longues décennies : une menace de la guerre qui pèse sur l’Europe. Il s’agit avant tout d’y penser lucidement, de le comprendre, et de nous préparer à résister à un événement qui pourrait nous entraîner, nous aspirer dans cette guerre. Pour moi, ces rassemblements sont aussi l’occasion d’expliquer publiquement ce qui se déroule habituellement à huis clos, dans les salles de négociation bruxelloises : comment l’Europe se prépare à la guerre, quelles menaces pèsent sur la Hongrie, ce que je dois faire, comment je dois argumenter, comment manœuvrer avec habileté pour qu’au final, nous puissions rester à l’écart de la prochaine étape de cette guerre. Ce week-end encore, à Bruxelles, les dirigeants européens ont effectivement tenu un conseil de guerre. Je ne parlerais pas d’une simple réunion politique : 90 % des interventions portaient sur la manière de vaincre la Russie.
C’est profondément inquiétant. Cela fait des années que nous parlons de la guerre. Mais pourquoi maintenant ? Comment en sommes-nous arrivés à une telle proximité avec elle ? Et pourquoi disons-nous qu’il y a eu un danger vital immédiat ?
Nous nous en sommes rapprochés parce qu’aux États-Unis, Donald Trump a remporté les élections et est entré en fonction en janvier. Ils ont essayé de l’abattre, de l’emprisonner, tout y est passé, mais ils n’ont pas réussi à l’en empêcher. Il est bel et bien devenu président des États-Unis. Et il fait exactement ce qu’il avait annoncé, même si personne ne l’avait pris au sérieux à l’époque. Il a affirmé qu’il ferait tout pour la paix. Or, tandis que les Européens veulent la guerre, les Américains, eux, veulent la paix. De ce fait, les États-Unis ont pratiquement cessé de jouer leur rôle de force de retenue dans la politique européenne. Une fracture s’est créée entre l’Amérique et l’Europe, et les Européens ont déclaré ouvertement qu’ils poursuivraient l’armement, le financement et le soutien de l’Ukraine, même contre la volonté des États-Unis, même en dépit des initiatives de paix portées par Trump. Ils évoquent désormais même l’envoi éventuel de forces de maintien de la paix. Jusqu’ici, il était inconcevable qu’au sein de l’OTAN, quelque chose puisse se produire si les États-Unis disaient non. Mais c’est désormais la réalité. Une force de retenue a donc disparu. C’est pourquoi nous nous rapprochons dangereusement du moment où l’Europe pourrait entrer dans une guerre directe et ouverte contre la Russie, et ce, même contre la volonté des États-Unis. Nous en sommes plus proches que l’opinion publique hongroise ne peut l’imaginer. Les rassemblements anti-guerre servent précisément à faire comprendre et ressentir l’imminence de ce danger.
Récemment, cette théorie effrayante concernant les avoirs russes gelés a refait surface, et vous êtes revenu de Bruxelles avec la nouvelle que cette idée avait finalement été mise de côté.
Oui. Il s’agissait d’un plan de guerre allemand. La Russie possède environ 230 milliards d’euros d’avoirs en Europe occidentale, appelés réserves de change. Ces fonds ont été gelés, saisis, et ne sont pas restitués à la Russie. L’idée allemande était de confisquer cet argent pour le transférer à l’Ukraine. Autrement dit : deux parties sont en guerre, et une troisième, nous, intervient de l’extérieur, retire une somme colossale à l’un des belligérants, puis la remet à son ennemi. Quelle relation cela crée-t-il entre nous et celui à qui l’argent a été pris, la Russie ? À partir de ce moment-là, nous entrons dans une situation hostile ; nous devenons des ennemis déclarés de la Russie. Et les Russes ne laisseront pas cela sans réponse. Nous serions immédiatement entraînés dans la guerre. Il fallait empêcher cela. Ce n’est pas moi seul qui l’ai empêché, bien sûr…
Vous faisiez partie de ceux qui disaient dès le départ que c’était inacceptable.
…j’y ai apporté ma contribution, oui. Et j’avais raison. Mais vous savez, la vérité ne suffit pas toujours à elle seule : pour empêcher certaines choses, il faut de la force. Le coup décisif est finalement venu de la position héroïque du Premier ministre belge, qui, malgré plusieurs jours de pressions brutales, a tenu bon avec courage et a dit non aux Allemands. Une fois ce conflit ouvert, les Italiens et les Français ont estimé qu’on ne pouvait pas laisser la Belgique seule. Les Allemands se sont ainsi retrouvés isolés avec leur proposition.
Mais, en définitive, il s’est produit exactement ce que vous aviez annoncé à l’avance comme devant se produire.
Oui. Cette fois-ci, mon rôle n’était pas de charger sabre au clair en tête de colonne, mais plutôt d’agir comme une vieille araignée, restée à l’arrière, à tisser patiemment ses fils jusqu’à ce que, par la convergence de plusieurs volontés, cette situation finisse par se dessiner.
Au final, donc, ce danger vital immédiat a été écarté. Mais aussitôt est apparue la théorie suivante : que l’Union européenne contracte un emprunt colossal et le transfère à l’Ukraine. Donc, quoi qu’il en soit, on cherche encore à fournir quelque chose à l’Ukraine pour que la guerre continue.
Oui. La direction n’a pas changé. Certes, nous aurons un Noël sans guerre, mais le danger de guerre n’a pas disparu. Car, à l’exception de la Slovaquie, de la Tchéquie et de la Hongrie, tous les autres États membres de l’Union avancent dans la direction de la guerre. Ils ne s’y sont pas encore jetés, mais ils s’en rapprochent, pas à pas. Ils ont donc décidé de ne pas transférer les avoirs russes gelés à l’Ukraine, parce que cela aurait déclenché immédiatement une guerre, et les Belges auraient été économiquement balayés en deux secondes par les représailles russes, qui auraient paralysé Bruxelles, c’est-à-dire la Belgique. Ils ont donc choisi une autre voie : donner de l’argent à l’Ukraine autrement. Ils ont décidé d’accorder 90 milliards d’euros à l’Ukraine sur deux ans. Oui, mais l’Union n’a pas cet argent ! Il fallait donc résoudre une équation simple : comment donner de l’argent quand on n’en a pas ? Ils ont décidé d’aller ensemble voir les banquiers, d’emprunter auprès d’eux, puis de prêter cet argent à l’Ukraine, tout en sachant parfaitement que l’argent prêté à l’Ukraine ne reviendra jamais. Au final, ce seront donc les États membres de l’Union qui devront répondre devant les banquiers afin que ceux-ci récupèrent leur mise. Or, comme tout emprunt nécessite des garanties, la question était : qui les fournira ? Et là, les Slovaques, les Tchèques et les Hongrois ont dit : merci, mais nous refusons d’y participer. Si vous voulez le faire, faites-le. Mais nous ne mettrons pas un seul forint provenant de nos contribuables dans une manœuvre de crédit aussi douteuse. Nous n’y prenons pas part. Nous sommes donc restés en dehors de ce mécanisme. Les autres, eux, s’y sont engagés, dans ce que j’appellerais une impasse, même s’ils préfèrent parler d’un « emprunt commun ».
Monsieur le Premier ministre, au-delà du fait que cela ne coûtera rien aux familles hongroises…
Cela aurait coûté 400 milliards.
Aurait coûté.
Oui. Nous avons économisé 400 milliards de forints. C’est précisément la somme qui ne pèsera pas sur la vie de nos enfants et de nos petits-enfants.
Vous êtes donc revenu de Bruxelles avec la certitude que cet argent, nous ne le paierons pas, et cela est désormais certain.
C’est un fait établi.
Au-delà de l’aspect financier, cela a-t-il aussi une importance stratégique si, Dieu nous en préserve, une guerre éclatait réellement ? Le fait de ne pas y être impliqués compte-t-il ?
Avant tout, quoi que nous fassions avant une guerre directe, tôt ou tard, les Russes prendront des mesures de rétorsion, des mesures économiques. Ils l’ont déjà fait : par exemple, les entreprises d’Europe occidentale opérant en Russie ne peuvent plus rapatrier les bénéfices réalisés sur place ; elles doivent les placer sur des comptes distincts. Si l’on examine l’ensemble des actifs que les 27 États membres de l’Union possèdent en Russie, via des entreprises privées, force est de constater que, globalement, nous avons davantage d’actifs en Russie que ce que nous avons saisi comme avoirs russes en Europe. Si les Russes décidaient de confisquer les actifs occidentaux, y compris hongrois, présents sur leur territoire, nous perdrions bien plus que ce que nous pourrions gagner en confisquant ici leurs avoirs. Pourtant, en Occident, certains semblent croire que l’on peut saisir les actifs russes sans provoquer de représailles ; ou si elles ont lieu, elles ne toucheront pas les États, mais les entreprises privées. Et si les entreprises privées font faillite, eh bien… qu’elles fassent faillite. À plusieurs reprises, nous avons demandé des garanties. La Hongrie possède des actifs très importants en Russie : des entreprises hongroises majeures y opèrent dans les secteurs de la santé, de la médecine vétérinaire, de l’instrumentation, de l’énergie. Elles y travaillent avec des capitaux considérables. Il est dans notre intérêt vital que ces actifs, ces patrimoines d’entreprises, ne disparaissent pas.
Maintenant que nous restons en dehors de cet emprunt, et que cela ne coûtera rien aux familles hongroises, la question est : quelle est la suite ? Car le danger de guerre n’a pas disparu. Peut-être que le danger immédiat s’est éloigné, mais la menace demeure. D’accord, c’est Noël, nous avons quelques jours de répit. Mais ensuite, il faudra retourner au combat et poursuivre le combat. En quoi consiste exactement ce combat ?
Oui. Aujourd’hui, celui qui gagne du temps, gagne des vies. C’est la phase dans laquelle nous nous trouvons. Le temps signifie deux choses. Premièrement, des négociations américano-russes sont en cours. Et il est tout à fait possible que, malgré l’opposition de l’Europe, ces discussions aboutissent. En y associant l’Ukraine, un cessez-le-feu, voire une paix plus durable, pourrait être obtenu. C’est une source d’espoir. Deuxièmement, le grand subterfuge a échoué en Europe occidentale. Ce subterfuge consistait à dire aux peuples : « Cette guerre ne vous coûtera rien, elle sera payée avec les avoirs russes. » Ce discours n’a pas été tenu qu’en Allemagne : il a été vendu dans presque tous les pays d’Europe occidentale.
Ils doivent aujourd’hui se trouver dans une situation délicate.
Car il apparaît désormais clairement que ce n’est pas vrai. Et je crois que, dans le sens où gagner du temps, c’est sauver des vies, l’opinion publique d’Europe occidentale va s’exprimer de plus en plus fortement dans les mois à venir contre cette guerre. Déjà, en Allemagne comme en France, mais aussi ailleurs, on avait l’impression que les opposants à la guerre étaient devenus plus nombreux que ses partisans. Mais ce risque financier, ce coût dans lequel les pays d’Europe occidentale sont en train de s’enfermer, va, selon moi faire basculer rapidement l’opinion publique vers une position clairement anti-guerre. Et ce seront alors les peuples, les citoyens, qui retiendront leurs dirigeants, les dirigeants d’Europe occidentale, de marcher au pas vers la guerre.
On n’a pas besoin de vous retenir, vous : depuis le premier jour, depuis l’éclatement de la guerre, vous dites cela. Dès le lendemain, vous avez formulé ce qui devrait être, et ce qui doit être.
Écoutez : nous avons perdu deux guerres mondiales. Les deux tiers du territoire du pays se sont envolés, une grande partie de notre population, nos ressources. Puis, quand nous en avons récupéré une partie, nous avons de nouveau tout perdu. Parce que nous étions du côté des vaincus, on nous a, avec les Allemands, imposé des réparations : encore de l’argent arraché au pays. Au total, près d’un million et demi de Hongrois sont morts pendant la Première et la Seconde Guerre mondiale. Après la Seconde, les Soviétiques sont entrés ; 200 000 Hongrois ont fui immédiatement, puis 200 000 Allemands ont été expulsés de Hongrie. Et en 1956 encore, 150 à 200 000 personnes sont parties. Autrement dit, pour un Hongrois, la guerre est la chose la plus effroyable qui puisse surgir. Nos réflexes sont ceux d’une nation qui a terminé deux guerres mondiales avec des pertes humaines et matérielles écrasantes. Nous savons comment une guerre dévore des décennies de travail, et, au-delà du fait que ce sont les enfants et les petits-enfants qui meurent, comment elle consume l’avenir même d’une nation. Voilà notre réflexe. Mais, à l’ouest de chez nous, pour une raison ou pour une autre, les dirigeants se sentent en sécurité. Ils n’ont pas cet instinct viscéral, primaire, qui ferait dire non immédiatement à la guerre. Ils spéculent. Et c’est là l’essentiel : avec le temps, surgissent de plus en plus d’acteurs qui deviennent intéressés par la guerre. Au début, seuls les politiciens manœuvrent. Puis apparaît l’industrie de l’armement — car la guerre exige des armes. L’économie se convertit en économie de guerre : on commence à produire des équipements, des armes. Cela rapporte bien. Beaucoup y gagnent beaucoup. Se forme alors un milieu d’affaires qui a intérêt au réarmement et au maintien de la guerre. Puis on découvre qu’il n’y a pas d’argent pour la guerre : il faut emprunter. Les banquiers arrivent. Et ils disent : nous, nous ne voulons pas perdre notre argent. Quand est-ce qu’on le récupère ? Quand vous aurez vaincu l’ennemi, en l’occurrence la Russie, et quand les Russes paieront des réparations, comme nous l’avons fait après deux guerres mondiales. Ainsi, les banquiers poussent eux aussi les politiciens vers la guerre. En théorie, personne ne veut la guerre : tout le monde sait que c’est une horreur. Et pourtant, des forces de poussée se créent, si bien que les politiciens finissent par chanceler, puis tomber dans la guerre. C’est exactement ce qui s’est passé lors de la Première Guerre mondiale. L’Europe a une expérience, que nous, Hongrois, gardons en mémoire avec une netteté brûlante, quand d’autres, hélas, ne s’en souviennent que confusément.
Oui. Et pour cela, il ne faut pas seulement un instinct qui vient des tripes : il faut aussi reconnaître à quelle étape nous en sommes dans tout ce processus. Or, il semble que même en Hongrie ce ne soit pas entièrement clair. C’est aussi pour cela qu’il y a eu ces rassemblements contre la guerre. Mais des élections approchent, et il n’est pas indifférent de savoir si nous pourrons continuer à porter cette philosophie.
Dans les trois ou quatre prochains mois, la ligne de fracture va se dessiner encore plus nettement, et c’est, selon moi, la ligne la plus forte, la plus déterminante aujourd’hui dans la politique européenne et hongroise : il y a les partisans de la guerre, et il y a les partisans de la paix. En Europe, par exemple, les Allemands sont du côté de la guerre. Le Parti populaire européen est dirigé par les Allemands. Le chef de ce groupe, au Parlement européen, est le leader le plus puissant : un Allemand. La présidente de la Commission est allemande. Le chancelier allemand dirige le plus grand État membre. Ils appartiennent tous au même club : le Parti populaire européen. C’est le camp de la guerre. Et ce camp a un relais en Hongrie : Tisza appartient à ce parti. Tisza est un parti de guerre. De l’autre côté, à Bruxelles, il y a nous : les Patriotes. Là, il n’y a que des partis, dans chaque pays, qui veulent la paix. Donc : en Hongrie, Tisza est le parti de la guerre ; l’alliance Fidesz–KDNP est le parti de la paix. En Europe, le Parti populaire européen est le parti de la guerre ; les Patriotes sont le parti de la paix. Voilà la structure de la politique européenne aujourd’hui.
Monsieur le Premier ministre… si je traduis cela : c’est une question de vie ou de mort.
Oui. Et si je veux le dire de façon encore plus rationnelle : les Européens ont annoncé, le camp de la guerre, majoritaire, l’a annoncé, que l’Europe doit être prête, d’ici 2030, à mener une guerre contre la Russie. Si cela reste vrai, et pour l’instant, cela l’est, alors, en Hongrie, les élections législatives de 2026 seront les dernières avant la guerre attendue. Ce sera la dernière élection avant la guerre. Voilà pourquoi cette élection posera la question : la guerre ou la paix.
C’est… terriblement inquiétant.
Non : c’est une bonne nouvelle. C’est une bonne nouvelle parce qu’en Hongrie, les partisans de la paix sont majoritaires. Il y a un gouvernement pro-paix. La plus grande force politique du pays, c’est le Fidesz et le KDNP. Ce camp a un ancrage européen, les Patriotes, et il a aussi un allié en Amérique, qui est également pro-paix. Et nous ne laisserons pas qu’on nous pousse dans la guerre. Ce n’est pas une mauvaise nouvelle. La situation est mauvaise, oui, mais la nouvelle hongroise, elle, est bonne.
C’est vrai. Monsieur le Premier ministre, pour conclure, et pour quitter un instant ce thème de la guerre : existe-t-il une estimation de ce que cette guerre a déjà coûté aux Hongrois ? Et si nous perdons la tête, le bon sens, l’âme, l’esprit, combien cela pourrait-il encore nous coûter ?
Il existe des estimations : les experts parlent d’environ 20 milliards d’euros. Cela semble à peu près réaliste. Mais dans une guerre, tout est emporté. Tout disparaît. On peut toujours calculer : petite guerre, petite perte ; grande guerre, grande perte. Mais l’histoire hongroise ne montre pas cela. Elle montre que quand il y a la guerre, tout est balayé. Voilà pourquoi nous devons nous ancrer dans la paix. Et nous avons de meilleures chances que lors de la Première Guerre mondiale, et de meilleures chances que lors de la Seconde. Je le dis aussi de mon point de vue personnel : István Tisza, Premier ministre hongrois, voulait rester en dehors de la Première Guerre mondiale. Il n’y est pas parvenu : Vienne l’a poussé, lui et son gouvernement, dans la guerre. Miklós Horthy voulait aussi rester en dehors de la Seconde Guerre mondiale. Il n’y est pas parvenu : les Allemands l’ont poussé dans la guerre. Nous, et moi, nous y parviendrons. J’en suis convaincu.
Puissiez-vous dire vrai, Monsieur le Premier ministre ! Pendant que le gouvernement menait sa bataille à Bruxelles, il la menait aussi ici, au pays. Et nous avons souvent dit que, si l’année 2025 a été difficile à l’extérieur, à l’intérieur nous avons réussi une véritable révolution fiscale, ressentie par les familles hongroises, par les entreprises hongroises. Les jeunes, les retraités, ceux qui veulent travailler ont eu accès à des possibilités inédites, absolument uniques. C’est pour cela que nous parlons de révolution fiscale. Quelles ont été les avancées les plus importantes ?
Écoutez… j’ai dû couver tout cela, si je puis dire, pendant longtemps : nous avons passé six mois dessus. Mon plan, c’était de lancer les mesures dès le début de l’année, en partant du principe que le nouveau président américain arriverait, entraînerait les Européens dans son sillage, et que la paix serait obtenue au premier trimestre. Cela ne s’est pas produit. Il n’y a toujours pas de paix. Nous avons donc dû affronter un dilemme historique, un dilemme d’histoire économique : alors que la guerre continue, et que les sanctions appliquées par Bruxelles continuent elles aussi de bloquer l’économie européenne, y compris l’économie hongroise, si bien qu’on ne peut espérer guère plus d’environ 1 % de croissance… dans de telles perspectives, a-t-on le droit de lancer des programmes qui, en temps de paix, seraient parfaitement naturels ? Après six mois, nous avons conclu que oui : on peut assumer ce risque, on peut prendre la responsabilité de lancer ces programmes. Nous avons donc lancé un prêt pour l’accession à la première propriété, pour les jeunes, à taux fixe de 3 %. Nous avons donné aux petites et moyennes entreprises des crédits à taux fixe de 3 %. Nous avons doublé, en deux étapes, la réduction d’impôt liée aux enfants. Nous avons lancé le 14ᵉ mois de pension : la première tranche hebdomadaire sera versée au début de l’année prochaine. Les mères de deux ou trois enfants ont obtenu une exonération d’impôt sur le revenu à vie, c’est sans précédent dans le monde. Nous avons rendu la GYED, l’allocation parentale, exonérée d’impôt. Pour finir, nous avons même conclu avec la chambre de commerce un accord sur un paquet, un plan d’action, de baisse d’impôts pour les PME, d’une valeur de 90 milliards de forints. Donc oui : nous n’avons pas pu tout lancer immédiatement. Mais à la fin de l’année, à présent, pratiquement tous les programmes sont lancés, même si nous prenons un risque. En effet, en période de préparation à la guerre, nous sommes les seuls à faire cela. Dans une époque où l’on se prépare à la guerre, nous sommes les seuls à agir ainsi. Regardez l’Europe occidentale : ils ne font pas cela. Ils basculent vers l’économie de guerre. La politique économique annoncée à Bruxelles dit : nous passons à l’économie de guerre. La Hongrie fait l’inverse. Le temps dira qui a eu raison.
Il y a énormément de critiques, justement, sur la soutenabilité de tout cela…
Ce n’est pas un hasard….
…et nous avons vu le paquet fiscal proposé par Tisza: on dirait que tout y est retiré, tout y est supprimé.
Écoutez, c’est l’autre voie. Le paquet de Tisza, son programme, c’est exactement ce que font les Bruxellois. Donc celui qui croit que ce qui se fait à Bruxelles est la bonne direction doit, forcément, voter pour le parti Tisza, parce que le programme de Tisza est le programme de Bruxelles. Nous, nous faisons le contraire. Je le répète : je ne prétends pas qu’on ne puisse pas construire un raisonnement logique derrière un paquet d’austérité brutal, façon Tisza. Mais cela veut dire : on passe à l’économie de guerre. Alors il n’y a pas de 14ᵉ mois de pension, il n’y a même pas de 13ᵉ. Alors il n’y a pas de système de soutien aux familles. Il n’y a pas d’aide à l’accession à la première propriété pour les jeunes. Il n’y a pas de taux fixe de 3 % pour les PME. Tout cela disparaît : c’est un autre monde. Mais, selon moi, la Hongrie ne doit pas s’engager sur cette voie bruxelloise. Elle doit rester sur sa voie hongroise, et je crois que cette voie est praticable, même si l’autre camp a raison sur un point : il y aura des questions techniques difficiles auxquelles il faudra répondre en suivant cette trajectoire de politique économique. Mais la vie est ainsi : nous y répondrons.
Et c’est très intéressant, parce qu’il y a, en quelque sorte, un troisième front : il y a l’étranger, c’est-à-dire maintenir la guerre hors de nos frontières ; il y a cette multitude de nouvelles opportunités ; et, en parallèle, il y a aussi la baisse des charges énergétiques, que tout le monde attaque, de l’extérieur comme de l’intérieur. C’est un autre aspect : comment faut-il faire, comment faudrait-il faire ?
C’est une affaire très difficile. Il s’agit de ceci : les Américains ont placé sous sanctions les entreprises qui achètent du pétrole et du gaz russes. J’ai dû obtenir à Washington que le président retire cela. J’ai conclu un accord avec lui : tant qu’il est président là-bas, et tant que nous, le Premier ministre et moi, sommes ici, cet accord tient. Nous espérons tous les deux vivre éternellement, parenthèse refermée. Deuxième point : il fallait aussi s’entendre avec les Russes pour obtenir la garantie que, même si des frappes militaires visent des installations énergétiques russes, la quantité de gaz et de pétrole que nous voulons, et pour laquelle nous avons des contrats, nous sera bien livrée. Nous avons obtenu une garantie. Ensuite, il a fallu aller à Istanbul et s’entendre avec le président turc : le gaz venant de Russie, transitant par la Turquie vers le sud, en contournant l’Ukraine, il faut que les Turcs le poussent, le fassent passer dans le réseau de pipelines, et qu’il arrive en Hongrie. Nous l’avons fait aussi.
C’était un dossier complexe.
C’est ainsi. Notre métier a aussi ses beautés : des beautés intellectuelles, diplomatiques. Avec le ministre Péter Szijjártó, nous avons fini par assembler les positions qui nous permettaient de négocier, dans les trois capitales, ce dont la Hongrie avait besoin. Je peux donc le dire : nous sommes en mesure de garantir, pour les années à venir, les charges énergétiques les plus basses d’Europe, celles que paient les Hongrois, à condition que ce gouvernement reste en place. Car il existe une autre conception. Tisza et Bruxelles disent ensemble qu’il ne faut pas avoir un système de soutien des tarifs énergétiques. Ils disent que ce n’est pas bien, que c’est du bluff, que cela déforme les prix par rapport au marché. C’est vrai : cela les déforme. Mais cela les déforme au bénéfice des gens. Eux pensent qu’il faut revenir aux prix du marché, à ce qui existe en Europe occidentale, et donc que les Hongrois doivent payer plus cher leur énergie. Je comprends la logique derrière cela. Mais selon moi, même si, sur le papier, une théorie peut le justifier, dans la réalité, cela nous tue. Il ne faut pas faire cela.
Monsieur le Premier ministre, lors d’un rassemblement contre la guerre, je vous ai entendu dire que vous aviez pris l’engagement de ne pas être « petits et pauvres », mais « grands et prospères ». Où en sommes-nous dans la réalisation de ce plan ?
Plus de la moitié est derrière nous : c’est la bonne nouvelle. Après la Première Guerre mondiale, quand la Hongrie de saint Étienne a cessé d’exister, ou plutôt : quand on y a mis fin, nos ennemis nous ont imposé une paix. Et l’intention qui se cachait derrière était de faire des Hongrois, qui jusque-là étaient grands et prospères au sein de la monarchie, un peuple désormais petit et pauvre. Depuis, presque tous les gouvernements ont accepté comme une fatalité ce verdict, et ont essayé de vivre avec, ou de survivre. Moi, je ne l’ai jamais accepté. Bien sûr, en droit international, ces acquisitions et ces traités engagent : après la Première comme après la Seconde Guerre mondiale. Nous ne voulons pas renverser l’ordre international. Mais nous voulons que la Hongrie soit grande : qu’elle ait des raisons de s’estimer, des raisons d’être fière ; que nous soyons une grande nation, respectable, et que cela soit évident pour le monde entier. En même temps, nous voulons de grands succès économiques : non seulement au niveau de l’économie nationale, mais des succès qui enrichissent les familles hongroises, pour que les Hongrois soient riches, disons plus modestement : qu’ils soient aisés. C’est cela, mon engagement. Pour cela, il a fallu briser plusieurs tabous : instaurer un système fiscal entièrement nouveau, mettre les familles au centre, renvoyer le FMI chez lui, faire contribuer les grandes multinationales aux charges communes… Et il reste encore beaucoup de travail avant de pouvoir dire : oui, les Hongrois forment une nation de familles aisées. Aujourd’hui, nous avons inauguré un nouveau tronçon d’autoroute. Nous construirons encore des centaines de kilomètres de routes et d’autoroutes. De grands travaux ferroviaires vont commencer. Nous mettrons aussi en place, par étapes, des exonérations fiscales pour les familles : à présent pour les parents de deux enfants avant 40 ans, puis avant 50 ans, tout cela sera introduit. Nous en sommes actuellement à 15 000 contrats pour l’aide au premier logement ; nous porterons cela bien au-delà de 100 000. Ainsi, malgré un environnement international très difficile, la Hongrie peut, avec de bonnes raisons, choisir une voie : ne pas renoncer au rêve qui n’est pas seulement de gouverner habilement, mais de changer de dimension ; et, après avoir perdu le XXᵉ siècle, de gagner le XXIᵉ. Vingt-cinq ans du XXIᵉ siècle se sont déjà écoulés. Nous n’avons pas de temps à perdre.
Monsieur le Premier ministre, dans deux jours c’est Noël, l’Enfant Jésus arrive. Quand vous étiez enfant, qu’aimiez-vous le plus à Noël ?
L’orange. Parce qu’il n’y en avait pas. Les oranges n’existaient qu’à Noël, et c’est pourquoi, depuis l’enfance, et je mourrai probablement ainsi, Noël est associé, dans ma tête, à l’odeur des oranges.
Et aujourd’hui, qu’aimez-vous le plus ?
Aujourd’hui, c’est le retour des enfants. Nous avons cinq enfants : tous sont partis. Imaginez une maison…
Ils ont pris leur envol.
…où nous étions sept, où l’on se bousculait, du bruit, du tumulte, et soudain, il ne reste plus que deux personnes : ma femme et moi. Il n’y a que deux moments dans l’année où, d’un coup, tout redevient comme avant : à Pâques et à Noël, parce que les enfants rentrent.
Donc maintenant cela se réalise. Un dernier mot, Monsieur le Premier ministre. Quel message adressez-vous aux familles hongroises pour Noël ? Que faut-il mettre sous le sapin, comme idée directrice, à l’approche de la fin d’année ?
La paix. La paix ; je propose que nous comprenions ceci, que nous apprenons aussi des Écritures : « aime ton prochain comme toi-même ». Dans cette phrase, la partie importante aujourd’hui, c’est qu’il faut aussi s’aimer soi-même. Mais l’amour de soi n’est pas l’adoration de soi. L’amour de soi, c’est estimer ce que l’on a accompli. Je propose donc aux Hongrois d’apprendre, de renforcer en eux cette idée : il y a des choses qu’ils ont réalisées, que nous avons réalisées, et il faut les apprécier : ce sont nos réussites. Un bon mariage est une réussite. Une maison nouvelle est une réussite. Un enfant que l’on parvient à bien élever, c’est une réussite. Un ami que l’on a su garder : ce sont aussi des réussites. Je veux que, après ce XXᵉ siècle perdu, les Hongrois puissent se regarder un peu comme des vainqueurs ; qu’ils ne rabaissent pas ce qu’ils ont accompli dans leur vie, mais qu’ils reconnaissent à quel point ils ont été capables de choses magnifiques, y compris dans leur vie personnelle. S’ils peuvent y réfléchir, calmement, en parler paisiblement sous le sapin, alors il y aura la paix. Et s’il y a la paix, alors il y aura un bel avenir et une belle nouvelle année en 2026.
Monsieur le Premier ministre, merci beaucoup pour cet entretien, et nous vous souhaitons un Noël béni !
Je vous le souhaite également !
More news