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Interview de Viktor Orbán pour le groupe de presse Mediaworks

Péter Csermely : Monsieur le Premier ministre, peut-on envisager que 2025 ait été la dernière année de paix pour l’Europe ?

Oui, on ne peut pas l’exclure.

Le simple fait que cette question puisse être posée est déjà profondément inquiétant.

Nous nous sommes habitués à l’absence de guerre. La dernière grande guerre européenne s’est terminée en 1945, et quatre-vingts ans se sont écoulés depuis. C’est une situation extrêmement rare en Europe. Pendant longtemps, ce sont les armes nucléaires de destruction massive qui ont dissuadé les peuples du continent de se livrer à la guerre. Chacun partait du principe qu’un conflit en Europe dégénérerait inévitablement en guerre mondiale nucléaire. Cette crainte a prévalu pendant quatre-vingts ans. Aujourd’hui, en revanche, un monde entièrement nouveau est en train de prendre forme. Nous assistons à une redistribution du pouvoir financier, militaire et politique, susceptible d’embraser des conflits armés. La tension guerrière perceptible en Europe est la conséquence directe du déclin de l’Europe occidentale et de l’Union européenne.

Vous revenez de Bruxelles, où s’est tenu il y a quelques jours un sommet européen. Sommes-nous plus proches de la paix ou plus proches de la guerre ?

Nous nous sommes rapprochés de la guerre. La semaine dernière à Bruxelles, nous avons tout juste réussi à ralentir la dérive vers le conflit. Certains voulaient propulser ce processus à une vitesse fulgurante ; nous sommes parvenus à les bloquer. Mais le mouvement ne s’est pas arrêté. Nous n’en avons freiné que l’accélération. Aujourd’hui, l’Europe est de nouveau divisée en deux camps : le camp de la guerre et le camp de la paix. À l’heure actuelle, ce sont les forces pro-guerre qui dominent. Bruxelles veut la guerre, la Hongrie veut la paix.

Nous sommes dans une situation digne de Tchekhov : les armes apparaissent les unes après les autres dans le décor européen. Réarmement, service militaire obligatoire, mise en condition de l’opinion publique à la guerre : tout se déroule simultanément.

En apparence, c’est la guerre russo-ukrainienne qui représente le danger d’escalade, mais elle n’est en réalité qu’une conséquence. La véritable cause réside dans le déclin politique, économique et social de l’Europe occidentale. Ce processus a commencé dès le milieu des années 2000, puis les mauvaises réponses apportées à la crise financière l’ont considérablement accéléré. Il y a vingt ans, les performances économiques de l’Union européenne et des États-Unis étaient à peu près équivalentes. Aujourd’hui, l’Amérique est en plein essor, tandis que l’Europe s’enfonce. Le continent qui servait autrefois de modèle au monde entier est devenu, en l’espace de quelques années, un acteur presque risible, dépourvu de crédibilité.

Est-ce pour cette raison, selon vous, que l’on transforme l’Europe en économie de guerre ?

Oui. C’est un réflexe historique bien connu. Lorsque l’on est incapable de rivaliser avec des régions du monde qui progressent plus rapidement, on tente de générer de la croissance par une économie de guerre. C’est aussi la raison déterminante pour laquelle les Européens se sont engagés dans la guerre russo-ukrainienne. Or, cette prise de position n’était pas inévitable. En février 2022, l’Europe aurait pu choisir une autre voie : envoyer une mission de paix à Moscou et à Kiev, et refuser de faire de ce conflit sa propre guerre. Si tel avait été le cas, nous ne vivrions pas aujourd’hui sous la menace de la guerre. Au lieu de cela, l’Europe a emprunté la voie de la guerre, sous pression américaine également. L’intervention de l’administration Biden a fait pencher la balance en faveur du camp de la guerre. Aujourd’hui, le nouveau président américain veut la paix. C’est un avertissement clair. L’Europe ne doit pas fonder ses décisions stratégiques sur les cycles de la politique intérieure américaine. Les relations avec les États-Unis sont importantes, certes, mais dans les affaires européennes, seules les intérêts européens doivent servir de boussole.

La direction de l’Union européenne semble de plus en plus faire fonctionner la prise de décision à coups de failles juridiques, de manœuvres procédurales et, parfois, de chantage ouvert. La souveraineté des nations européennes peut-elle encore être préservée face à Bruxelles ?

Aujourd’hui, l’Union européenne est en état de désagrégation. Ce que nous observons, c’est un processus de désintégration, qui se déroule parallèlement au renforcement des ambitions impériales de la bureaucratie bruxelloise. C’est ainsi que l’Union se défait : des décisions sont prises à Bruxelles, mais elles ne sont pas appliquées. D’abord un pays refuse de les exécuter, puis deux, puis trois. Malgré la volonté affichée de renforcer le pouvoir central, les décideurs sont contraints à des reculs permanents. C’est comme un haltérophile qui parvient à soulever la barre, mais qui n’arrive pas à se redresser et finit par la laisser retomber. La transition verte en est un exemple frappant. La Commission, en lançant un programme contre la volonté des États membres, a gravement nui à l’industrie européenne, en particulier à la chimie et à l’automobile. Elle a proclamé qu’à partir de 2035, il serait interdit de produire des véhicules à motorisation traditionnelle, puis, lorsqu’il est devenu évident que c’était irréaliste, elle a fait marche arrière. Il en va de même pour la migration. La Hongrie refuse d’appliquer le pacte migratoire et se voit infliger une amende d’un million d’euros par jour. Les Polonais font exactement la même chose que nous, mais eux sont récompensés. L’Union ne cesse de restreindre la souveraineté des nations tout en se montrant incapable d’exercer efficacement les compétences qu’elle s’est arrogées. Voilà le chaos qui règne aujourd’hui à Bruxelles. Si une réorganisation rapide et profonde, pourtant possible, n’intervient pas, la désintégration atteindra un point de non-retour.

Peut-on imaginer que le prix de la paix soit l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne ? Cela serait-il acceptable pour la Hongrie ?

Heureusement, ce lien n’existe pas.

Jusqu’à présent, tous les plans de paix évoquent l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne.

Il s’agit simplement d’enrober une pilule amère. L’adhésion à l’Union ne constitue pas une garantie de sécurité. De plus, elle ne se réalisera jamais. L’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne n’est pas réaliste. La Hongrie s’oppose ouvertement même à l’ouverture des négociations, et dans de nombreux pays d’Europe occidentale, une décision parlementaire ou un référendum serait nécessaire. Or, ces décisions ne verront pas le jour. Dans les couloirs de Bruxelles, tout le monde le sait et le dit. Mais dans les salles de réunion, on continue d’entretenir l’illusion. Les peuples européens voient très clairement que l’adhésion de l’Ukraine n’apporterait pas de force à l’Union, mais lui en retirerait. Aujourd’hui, on prétend que la puissance militaire de l’Ukraine renforcerait la sécurité de l’Europe, mais c’est faux. Le maintien de l’Ukraine absorbe l’énergie et les ressources de l’Europe. Chaque jour passé avec l’Ukraine nous affaiblit un peu plus.

L’économie hongroise souffre depuis des années. La guerre en est-elle la seule cause ?

Non. L’économie hongroise souffre à la fois de la guerre et du déclin de l’Union européenne. La réponse européenne à la guerre, la politique de sanctions, a détruit l’industrie européenne. Les prix de l’énergie sont devenus deux à trois fois plus élevés que chez nos concurrents. Dans ces conditions, il est impossible d’être compétitif. L’autre problème, c’est que la Hongrie fait partie d’une Union en déclin. Quand on en fait partie, on décline avec elle. Aujourd’hui, l’Union est à la fois indispensable et mortellement dangereuse pour nous. Indispensable, parce qu’une part importante de nos exportations y est destinée. Mais dangereuse aussi, car si nous ne parvenons pas à réorienter nos exportations vers d’autres régions du monde en plein essor, nous sombrerons avec elle. Notre tâche consiste à faire en sorte que, pendant que l’Union décline, la Hongrie, elle, progresse. C’est un défi politique et intellectuel majeur.

Vos adversaires politiques changent d’élection en élection. Aujourd’hui, c’est un cadre de troisième rang issu du NER (Système de coopération nationale) qui se présente contre vous. Le craignez-vous ?

Non. Seuls les noms changent, le personnage reste le même. L’un s’appelait Péter Márki-Zay, l’actuel s’appelle Péter Magyar, mais leur rôle est identique. Bruxelles les sort périodiquement de son chapeau de magicien afin d’avoir quelqu’un capable de remettre la Hongrie sur la voie bruxelloise.

Qu’est-ce que cette voie bruxelloise ?

La voie bruxelloise, c’est un serment de fidélité. Chaque jour, il faut y répéter que le destin de la Hongrie est indissociable de celui de l’Union européenne. Que l’Union ne décline pas, mais se renouvelle. Qu’il n’y a pas d’erreurs stratégiques, seulement un avenir radieux. Pour cela, il faut transférer des compétences à Bruxelles : la politique fiscale, la politique énergétique, le système des retraites. Ces exigences, Bruxelles nous les a formulées point par point au cours des dernières années. On retrouve exactement les mêmes dans le programme du parti Tisza. Cela porte même un nom : le programme de convergence. Il faudrait devenir comme l’Europe occidentale. Devenir un pays d’immigration, appliquer le pacte migratoire, construire des villes pour migrants. Les trois péchés qui ont ruiné l’Europe occidentale sont les suivants : la primauté des intérêts du grand capital mondialisé sur ceux des citoyens ; l’ouverture des frontières et l’installation massive de migrants ; et la rééducation des enfants sous l’influence des idéologies woke et du genre. Nous les rejetons tous les trois. Aujourd’hui, c’est cela, le cœur de la souveraineté nationale. Bruxelles veut que la Hongrie renonce à toute résistance et devienne comme eux. Le parti Tisza défend exactement cette ligne. C’est une vieille histoire. Nous en vivons aujourd’hui une nouvelle édition.

Ces dernières semaines, de nombreux noms bien connus, tels que Lajos Bokros, Mária Zita Petschnig, László Lengyel, Ildikó lendvai, György Raskó, Péter Ákos Bod, ont refait surface comme soutiens du parti Tisza.

Aujourd’hui, il n’y a plus que deux camps : ceux qui se tiennent du côté de la souveraineté nationale et ceux qui se rangent du côté de l’empire européen. Depuis le début des années 1990, ces mêmes personnes soutiennent que la Hongrie ne doit pas seulement adopter des outils et des méthodes occidentales, mais qu’elle doit, dans son essence même, s’assimiler à l’Europe occidentale. Cela a toujours constitué une ligne de fracture dans la politique hongroise. Selon une première école, nous sommes Hongrois, donc Européens, comme le disait József Antall. Selon l’autre, il faut vivre en Européen sur un territoire appelé Hongrie. Ils ont toujours défendu cette seconde vision. Aujourd’hui encore, chacun a retrouvé son camp naturel.

Le parti Tisza n’énonce pas de programme clair, mais à travers des lapsus, des documents de référence, on peut deviner ses intentions.

En assemblant ces pièces de puzzle, une image bien connue apparaît. Ce sont les empreintes des consignes venues de Bruxelles. Le Tisza a choisi une méthode : ne pas gagner les élections par un débat sur l’avenir, mais en attisant les passions. Il faut susciter la haine et le mépris envers tout ce qui constitue le bilan des quinze dernières années, envers tout ce qui a de la valeur, envers tout ce qui relève de la fierté nationale. Il faut faire croire aux gens que leur vie ne pourra s’améliorer qu’en piétinant ceux qui font obstacle au salut bruxellois. Ces gens, ce serait nous. C’est un arsenal politique fondé sur les émotions, importé de Bruxelles. Moi, je crois que lorsqu’il s’agit de décider de notre avenir, les Hongrois feront finalement un choix raisonnable. Et que nous remporterons une victoire électorale écrasante, au-delà de toutes les attentes. La raison l’emportera sur les passions. Les patriotes l’emporteront sur les bruxellois.

Quatrième mandat consécutif, seize années au pouvoir. De quoi êtes-vous le plus fier ?

Ces dernières années, par exemple, trois prix Nobel ont été attribués à la Hongrie, et c’est tout simplement extraordinaire. Grâce aux succès de la construction nationale, nous avons rendu au pays et aux Hongrois leur estime de soi. Nous avons montré que nous ne sommes pas un peuple voué à la défaite et au renoncement. Nous pouvons gagner, et nous gagnerons contre la fatalité hongroise. Mais s’il fallait ne citer qu’une seule chose : si nous n’avions pas transformé la Hongrie en 2010, il y aurait aujourd’hui deux cent mille enfants hongrois de moins dans ce pays. Deux cent mille enfants de plus sont aujourd’hui assis, à Noël, sous les sapins. Qu’y a-t-il de plus important que cela ?

Donc, la politique familiale est la question clé ?

Nous avons bâti deux grands piliers. Le premier est une économie fondée sur le travail. Nous avons compris que la plus grande erreur de l’Europe occidentale repose sur une illusion : celle selon laquelle on pourrait bien vivre sans travail ni effort. Cette illusion a conduit à un système économique fondé sur l’assistanat, qui s’est révélé aujourd’hui non viable. À l’inverse, nous avons affirmé une chose simple : seuls le travail, le mérite et la performance permettent à un pays de tenir debout. De l’éducation aux aides familiales, nous avons tout réorganisé de manière à encourager l’effort supplémentaire. Le second pilier est une société fondée sur la famille. Contrairement à la conception libérale, nous ne considérons pas l’individu comme l’unité fondamentale de la vie, mais la famille. Économie fondée sur le travail, société fondée sur la famille : c’est sur cela que repose aujourd’hui la vie hongroise.

Si une paix russo-ukrainienne venait à voir le jour, quelle serait votre première décision ?

Avant toute chose, je rendrais grâce à Dieu. Lors du « conseil de guerre » bruxellois de la semaine dernière, il a été proposé d’accorder à l’Ukraine un prêt de 90 milliards d’euros, ce qui financerait deux années supplémentaires de guerre. Nous refusons d’y participer. Mais faisons un calcul simple : chaque semaine, environ neuf mille personnes sont mises hors de combat des deux côtés. Cela représente quatre cent mille personnes par an. En deux ans, huit cent mille morts ou mutilés. Qui ose assumer la responsabilité morale d’un tel bilan ? Si nous pouvons nous libérer de cela, notre premier geste doit être la gratitude.

Quel message adressez-vous aux Hongrois pour Noël 2025 ?

Le monde occidental traverse aujourd’hui une période de grande agitation. Dans de tels moments, il est difficile de trouver des repères. Je me tourne vers un enseignement chrétien simple : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Aujourd’hui, je mets l’accent non pas sur la première, mais sur la seconde partie : « aime toi-même ». Cela ne signifie ni narcissisme ni autosatisfaction, mais le fait de reconnaître ce que nous avons accompli et de ne pas dévaloriser les résultats de notre propre vie. Une famille maintenue unie, des enfants correctement élevés et instruits, la fidélité envers nos amis, l’accompagnement aimant de nos parents jusqu’au bout de leur chemin, un emploi obtenu et conservé, un foyer qui nous appartient, une vie autonome et assurée, tout sacrifice consenti pour la patrie : tout cela est source de légitime estime de soi. Une juste connaissance de soi conduit à l’estime de soi, et l’estime de soi permet de reconnaître les succès et les mérites des autres, c’est-à-dire l’amour du prochain. Je ne vois pas d’autre voie capable de conduire les Hongrois vers la paix intérieure.

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