Zsolt Törőcsik : Nous laissons lentement janvier derrière nous, et avec lui, espérons-le, le froid extrême que nous avons connu ces dernières semaines. Pour compenser la hausse des coûts de chauffage provoquée par cette vague de froid, le gouvernement a décidé de prendre en charge 30 % de la consommation du mois de janvier. Pourquoi cette décision a-t-elle été prise, et comment la politique de plafonnement des charges énergétiques peut-elle être maintenue dans le contexte actuel de l’Union européenne ? C’est ce que je vais également demander au Premier ministre, Viktor Orbán. Bonjour !
Bonjour !
Commençons par ce gel des prix à hauteur de 30 %. De combien la facture énergétique des familles aurait-elle augmenté si cette mesure n’avait pas été prise ?
Selon nos calculs, d’environ 30 %, voire davantage. Mais il faut surtout imaginer ce qui se serait passé si la Hongrie n’avait aucun dispositif pour plafonner les prix de l’énergie, comme c’est le cas en Europe occidentale, où ce type de mécanisme n’existe pas. Je considère que des centaines de milliers de familles se seraient retrouvées dans l’incapacité de payer leurs factures. La réduction des charges fait désormais partie de notre manière de penser : en Hongrie, on considère cela comme allant de soi, et on oublie parfois que ce n’est pas le cas ailleurs. C’est la raison pour laquelle, ici en Europe centrale, les Polonais ou les Tchèques paient deux à trois fois plus que nous, parfois même quatre fois plus, sans même parler des Autrichiens ou des Allemands. Aujourd’hui, en Hongrie, il existe un système tout à fait particulier. Un système qui suscite d’ailleurs de nombreux conflits, notamment avec les multinationales et les grandes entreprises de l’énergie. Ce mécanisme prélève, au moins en partie, les profits générés au sein du système énergétique par les commerçants et les groupes énergétiques, pour les redistribuer ensuite sous forme de subventions, en faisant baisser les prix pour les consommateurs. Il s’agit donc d’un système unique en son genre. C’est pourquoi nous devons nous battre chaque année : comme il est unique, comme il n’existe rien de comparable au sein de l’Union européenne, il est inhabituel, ils souhaitent le faire disparaître. En effet, à Bruxelles, les grandes entreprises internationales disposent d’un puissant lobby : ce sont leurs profits qui sont réinjectés dans la réduction des charges et qui arrivent jusqu’aux familles. Or, cet hiver a été exceptionnellement froid. Nous avons longuement hésité : en hiver, il fait souvent froid, et cela peut encore durer, fallait-il se concentrer uniquement sur les plus démunis, ou bien alléger les charges de tout le monde ? Lorsque l’on plonge dans le système de facturation de la consommation énergétique, c’est comme regarder dans un puits sans fond : ce que l’on y voit est franchement inquiétant. Aucun esprit raisonnable ne peut s’y retrouver. Je ne suis même pas sûr qu’un titre académique suffise à comprendre comment est calculée une facture de gaz. Certains relèvent leur compteur, d’autres paient un forfait, d’autres encore sont facturés sur la base de courbes profils types ou de courbe de consommation. Nous avons donc estimé que sans règle générale, une multitude d’injustices apparaîtraient. Et finalement, même en dépensant énormément d’argent, les citoyens auraient eu le sentiment que le système était injuste. C’est pourquoi nous avons décidé de créditer à chacun 30 % de sa facture de janvier : nous prenons en charge 30 % de la consommation. Nous pensons que c’est la solution qui se rapproche le plus de l’exigence d’équité : chacun peut avoir le sentiment que l’effort est réparti de manière juste.
Vous avez évoqué les nombreuses controverses autour de la politique de plafonnement des prix de l’énergie. Il y a aussi des questions de sécurité d’approvisionnement : il faut une énergie abordable pour que le système soit viable. Il existe également des enjeux politiques. À Bruxelles, il a été décidé que le gaz russe ne pourra plus entrer dans l’Union européenne à partir de la fin de 2027. Dans ce contexte, à quel point la réduction des charges est-elle garantie pour les années à venir ?
Il existe des débats internes, en Hongrie, autour de la réduction des charges, et ce débat se retrouve ensuite à Bruxelles. Concernant les débats internes, lorsque nous avons introduit ce système, il y a si longtemps que plus personne ne s’en souvient vraiment, vers 2013-2014, la gauche et la DK l’attaquaient vivement. Avec le temps, elles ont cessé de le faire, car il est apparu clairement que les électeurs y tenaient, que c’était important pour eux, et que de très nombreuses familles ne pourraient tout simplement pas s’en sortir sans ce dispositif. La DK a donc abandonné cette critique, mais un nouveau parti, Tisza, a pris le relais. Aujourd’hui, en Hongrie, il existe une force politique opposée à la réduction des charges, qui veut la supprimer : c’est le parti Tisza. Parfois, ils disent que tout cela n’est qu’une supercherie. Mais la phrase la plus mémorable que j’ai entendue, c’est celle-ci : « Il y a des situations où payer plus cher est bien meilleur. » Je me suis demandé s’il existait vraiment un tel cas. Je ne crois pas. Et en tout cas, les factures d’énergie n’en font certainement pas partie. Le débat se poursuit donc en Hongrie. Ce n’est absolument pas exagéré de dire que l’un des enjeux des élections législatives d’avril est de savoir si la réduction des charges sera maintenue ou supprimée. Avec un gouvernement national, ce dispositif restera. Avec un gouvernement aligné sur Bruxelles, il sera supprimé. Je ne parle pas de ce gel temporaire lié au froid extrême, mais de l’ensemble du système. On le sait très bien : à Bruxelles, le débat porte sur l’interdiction faite aux États membres d’acheter du pétrole et du gaz russes. Or, la réduction des charges repose précisément sur une énergie moins chère, que nous achetons à la Russie. Sans cela, il n’y a pas de réduction possible. Ainsi, lorsque certains, comme les responsables énergétiques de Tisza, affirment qu’il faut se détacher du gaz et du pétrole russes, ils disent en réalité que la réduction des charges doit disparaître. Tout le système serait alors bouleversé, et les familles entreraient dans une période d’adaptation extrêmement difficile : il leur faudrait faire face à des factures deux à trois fois plus élevées avec des revenus qui, de toute évidence, ne peuvent pas augmenter au même rythme. Il s’agit là d’une menace très sérieuse qui frappe à la porte des ménages. Cette bataille se joue donc à Bruxelles. Pour pouvoir maintenir la réduction des charges, j’ai dû mener, ces derniers temps, trois négociations particulièrement lourdes et difficiles. La première a consisté à convaincre le président américain, qui soutient lui aussi la sortie européenne du pétrole et du gaz russes et impose des sanctions à ceux qui ne s’y conforment pas. J’ai donc dû le convaincre de ne pas appliquer cette mesure à la Hongrie, car cela nous ruinerait. En effet, la Hongrie est un pays qui ne peut pas importer du gaz ou du pétrole par tankers : nous dépendons du transport par pipelines. J’ai réussi à le convaincre, et nous avons obtenu une dérogation. Ensuite, j’ai dû m’entendre avec le président russe afin que, malgré les attaques répétées des Ukrainiens contre les voies d’acheminement, les stations de compression et les infrastructures de transit, la Russie continue à livrer à la Hongrie les volumes prévus par les contrats. Enfin, j’ai dû conclure un accord avec le président turc pour qu’il garantisse la sécurité de la route énergétique passant par la Turquie, qui permet d’acheminer principalement le gaz russe vers l’Europe centrale et vers la Hongrie. Ces trois accords constituent aujourd’hui la base, le fondement solide de la politique hongroise de plafonnement des prix de l’énergie. Il nous reste désormais à freiner Bruxelles. Bruxelles n’a pas encore imposé d’interdiction immédiate, mais une décision a été prise la semaine dernière : à partir de 2027, cela ne sera plus autorisé. C’est cette décision que nous devons faire annuler.
Oui, c’est précisément pour cette raison que la Hongrie engage une action en justice. Mais même si cette procédure démarre maintenant, il est certain qu’elle ne sera pas tranchée avant les élections. Dès lors, quel est l’enjeu du scrutin ? Et cela nous ramène à ce que déclarait l’expert énergétique du parti Tisza, István Kapitány, lorsqu’il affirmait qu’il serait possible, simultanément, de se détacher de l’énergie russe tout en maintenant la politique de plafonnement des prix de l’énergie.
Or ce n’est pas vrai. C’est impossible ! Quiconque prétend pouvoir préserver le système actuel de réduction des charges, dans son ampleur actuelle, sans gaz russe, ne dit pas la vérité. Il n’y a pas de troisième voie : ces deux éléments sont indissociables. Aujourd’hui, la source même de la réduction des charges réside dans l’accès à une énergie russe meilleur marché. Les profits supplémentaires ainsi générés sont prélevés sur les entreprises, puis redistribués aux citoyens. Sans cela, il n’y a plus de base financière pour la réduction des charges. Il faut alors payer les prix du marché, comme partout ailleurs en Europe, à l’exception de la Hongrie. Il s’agit d’un règlement adopté à Bruxelles. Nous ne voulons pas l’appliquer. Nous devons le modifier. Nous disposons d’un an et demi pour y parvenir. Nous sommes fin janvier 2026 : d’ici au 1er janvier 2027, cette décision doit être changée, annulée ou contournée. En tout état de cause, nous devons l’éviter. En effet, si elle entrait en vigueur, ce sont les ménages qui se retrouveraient en grande difficulté.
Nous verrons comment cette affaire évoluera. Mais puisque nous parlons de l’enjeu des élections, il est clair que la question ne concerne pas uniquement la Hongrie. Elle semble désormais concerner aussi l’Ukraine, au vu de la virulence croissante des messages en provenance de Kiev. Le ministre ukrainien des Affaires étrangères a, par exemple, déclaré que vous représenteriez un danger pour votre propre peuple. De plus, le président Zelensky a formulé à Davos des critiques particulièrement dures à votre égard. Devons-nous nous attendre à ce type d’attaques dans les deux prochains mois ? Et, plus largement, quel est l’objectif de cette offensive verbale ukrainienne ?
Tout d’abord, il existe une coordination entre Bruxelles et l’Ukraine. Le règlement bruxellois que j’ai évoqué est officiellement justifié par la volonté d’aider l’Ukraine. Selon cet argument, empêcher la Russie de livrer du gaz bon marché à la Hongrie servirait les intérêts ukrainiens. Or, l’Union européenne n’est pas en mesure d’imposer une telle interdiction. Bruxelles collabore donc avec Kiev dans ce domaine. En effet, les traités fondateurs de l’Union stipulent clairement que le choix du type d’énergie, de son origine et de ses fournisseurs relève de la compétence nationale des États membres. Bruxelles n’a pas le droit d’intervenir dans ce domaine. Elle ne pourrait le faire que dans le cadre d’un régime de sanctions. Mais toute décision en matière de sanctions requiert l’unanimité. Cela signifie que tant qu’un seul État membre souhaite mener une politique énergétique différente de celle voulue par Bruxelles, il en a le droit, et il peut défendre cet intérêt. C’est ce que nous avons fait jusqu’à présent, à chaque occasion. Aujourd’hui, Bruxelles a trouvé une parade, toujours en invoquant Kiev. Elle prétend que la mesure introduite n’est pas une sanction, mais une décision de politique commerciale. Or les décisions de politique commerciale ne nécessitent pas l’unanimité, ce qui permet de contourner l’opposition hongroise et slovaque. Mais il est parfaitement évident que le contenu de cette décision est de nature sanctionnatrice. Et comme tout étudiant en droit l’apprend dès sa première année, on juge un acte juridique selon son contenu, non selon l’étiquette qu’on lui colle. Il s’agit bel et bien d’une sanction, déguisée en mesure commerciale. Elle devrait donc être traitée comme telle, conformément aux règles applicables. Il y a donc une coordination manifeste entre Bruxelles et Kiev. Quel en est l’objectif ? Bruxelles comme Kiev souhaitent voir arriver au pouvoir en Hongrie un gouvernement qui se plierait à leurs attentes, un gouvernement qui ne résisterait pas. Du point de vue ukrainien, cela se comprend : nous refusons d’envoyer des soldats en Ukraine ; certains pays de l’Union ont déjà pris des engagements écrits en ce sens, mais pas nous. Nous ne livrons pas d’armes, et nous refusons également que l’Ukraine soit financée par le budget de l’Union européenne. Nous n’envoyons donc ni armes, ni argent. Du côté ukrainien, l’intérêt est de prendre notre argent. Ils sont en guerre et disposent d’un plan qu’ils appellent le « plan de prospérité ukrainien », dans le cadre duquel ils demandent, et même exigent, car c’est le ton employé là-bas, 800 milliards d’euros sur les dix prochaines années, auxquels s’ajoutent encore 700 milliards réclamés pour des équipements militaires. Au total, 1 500 milliards d’euros. Cet argent n’existe pas. Mais Bruxelles veut le fournir, car il existe une alliance entre Bruxelles et Kiev. Soit ils contractent des emprunts, que les États membres devront bien sûr rembourser, ce à quoi nous disons non ; soit ils augmentent les contributions exigées des États membres. En réalité, Bruxelles fait les deux : elle veut emprunter et redistribuer l’argent à l’Ukraine, tout en réclamant davantage de contributions nationales. C’est pourquoi Bruxelles, de concert avec Kiev, souhaite voir émerger en Hongrie un gouvernement prêt à augmenter les impôts, à accroître les recettes publiques, et à transférer davantage de fonds à Bruxelles. Voilà les règles du jeu. Aujourd’hui, Bruxelles et Kiev ne cherchent donc pas seulement à affaiblir ou à neutraliser la politique énergétique hongroise. Ils poursuivent un objectif bien plus large : installer en Hongrie un gouvernement favorable à l’Ukraine et aligné sur Bruxelles. C’est cela l’enjeu de l’élection d’avril.
Certes, mais dans le même temps, du moins officiellement, le parti Tisza affirme lui aussi vouloir rester à l’écart de la guerre. Il dit notamment ne pas soutenir l’adhésion accélérée de l’Ukraine à l’Union européenne. Si tel est le cas, pourquoi Kiev et Bruxelles souhaiteraient-ils malgré tout un changement de gouvernement en Hongrie ?
Tout d’abord, lors de la dernière réunion du Conseil à Bruxelles, nous avons reçu un document exposant clairement ce que Bruxelles entend faire. Au-delà des questions financières, ce document prévoit l’adhésion de l’Ukraine dès 2027. La raison en est simple : dans le cadre financier pluriannuel de l’Union européenne qui débutera en 2028, ils veulent déjà financer l’Ukraine directement à partir du budget européen. Cela signifie concrètement que cet argent serait prélevé sur les fonds destinés à l’Europe centrale, donc sur les nôtres. Il existe donc une échéance claire : faire entrer l’Ukraine dans l’Union avant le début du prochain budget européen de sept ans. Et cela figure noir sur blanc dans un document officiel. C’est le plan. Par ailleurs, le parti Tisza a organisé en Hongrie une consultation populaire. Un référendum interne visant à savoir si ses sympathisants soutenaient l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne. Or plus de la moitié des participants ont répondu favorablement. Il existe donc bel et bien une divergence d’opinion en Hongrie : à l’issue de ce vote organisé par Tisza, on peut dire que leurs électeurs soutiennent l’adhésion de l’Ukraine. Mais si l’Ukraine était aujourd’hui membre de l’Union européenne, alors l’Europe serait déjà en guerre. Il n’existe pas de situation dans laquelle un État membre serait en guerre, par exemple avec la Russie, pendant que les autres regarderaient cela de l’extérieur. Si un État membre entrait en guerre, les autres seraient entraînés les uns après les autres. C’est une illusion de croire qu’un pays puisse être engagé dans un conflit armé majeur, face à une grande puissance, pendant des années, tout en étant membre de l’Union européenne, sans que les autres États membres ne soient impliqués. Cela n’existe pas ! Si un pays est membre de l’Union et se retrouve en guerre, il nous entraîne tous avec lui. C’est pourquoi, selon nous, l’adhésion de l’Ukraine, qu’elle soit accélérée ou non, n’est envisageable sous aucune forme. De surcroît, elle ruinerait l’économie hongroise. À court terme déjà, ce sont les agriculteurs qui en subiraient les conséquences, alors qu’ils souffrent déjà. En raison de réglementations différentes, les produits ukrainiens, moins chers et produits en grande quantité, envahissent le marché européen, détruisant les productions et les débouchés des agriculteurs européens. Et comme nous sommes les plus proches de l’Ukraine, ce sont les pays d’Europe centrale, pas seulement la Hongrie, qui en subissent les effets les plus lourds. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’une coopération s’est mise en place entre agriculteurs slovaques, roumains, polonais et hongrois, afin de mettre un terme à cette situation. Mais cela ne s’arrête pas là. L’Ukraine absorberait ensuite nos ressources financières. C’est un puits sans fond. Il ne resterait plus d’argent pour le développement européen. L’économie européenne ralentit déjà ; dans ces conditions, elle passerait clairement en négatif. L’adhésion de l’Ukraine signifie donc deux choses : la guerre, et l’acheminement de l’argent des Européens vers l’Ukraine. Voilà l’enjeu réel de la bataille qui se joue aujourd’hui à Bruxelles. Cette bataille, nous devons la gagner. Elle est difficile, certains diront même qu’elle est impossible à remporter ; mais on disait la même chose du combat contre la migration. Nous étions seuls au départ, et pourtant nous avons gagné. Lorsqu’il a été question, récemment, d’envoyer de nouveaux fonds à Kiev, nous étions déjà trois à nous y opposer : les Slovaques, les Tchèques et nous. Et je constate que, sur la question de l’adhésion de l’Ukraine, les peuples européens commencent eux aussi à se rebeller. Les citoyens européens ne veulent pas envoyer de telles sommes en Ukraine, et ils ne veulent pas non plus de son adhésion. Si nous, Hongrois et Européens centraux, faisons les choses correctement, les pays d’Europe occidentale se soulèveront eux aussi. Ils contraindront leurs propres gouvernements et dirigeants à ne plus soutenir ces folies. C’est donc un combat difficile, mais un combat que nous pouvons gagner. Encore faut-il d’abord gagner chez nous, en avril, et ensuite, seulement ensuite, à Bruxelles.
D’ailleurs, le chancelier allemand Friedrich Merz a déclaré hier que cette adhésion accélérée de l’Ukraine en 2027 n’était pas réaliste…
Les choses évoluent…
…mais l’argument avancé au niveau européen pour soutenir l’Ukraine fait toujours appel aux émotions les plus fondamentales : la Russie serait dangereuse, et il faudrait soutenir l’Ukraine pour éviter qu’elle n’attaque l’Union européenne. Cette protection ne vaut-elle pas ce prix ?
Non. Car l’Ukraine n’est pas en mesure de défendre l’Europe contre la Russie. Elle ne renforce pas l’Europe : elle l’affaiblit et nous entraîne dans la guerre. L’argent que nous donnons, ou que certains veulent donner à l’Ukraine, devrait être consacré au développement des armées et des capacités militaires des pays européens. Notre ligne de défense face à la Russie ne se situe pas à la frontière russo-ukrainienne, mais à la frontière orientale de l’OTAN. C’est la frontière orientale de l’Europe centrale. C’est cette ligne-là que nous devons être capables de défendre. Quant à l’Ukraine, elle doit être maintenue dans une situation intermédiaire, de préférence par des accords, et non par la guerre. L’Europe ne sera en sécurité que si, d’une part, elle dispose d’une capacité militaire suffisante pour se défendre contre toute attaque, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui ; et si, d’autre part, un accord est conclu avec la Russie concernant l’Ukraine, afin qu’elle constitue une zone tampon, une zone de sécurité. Il va de soi qu’aucune troupe russe ne doit y être stationnée. Mais cela relève déjà des négociations, des négociations qui sont en cours, ou qui, du moins, nous l’espérons, auront lieu dans un avenir proche.
Puisque vous avez évoqué les aspects économiques : le centre d’analyse Századvég a calculé que, dans le cadre du financement de l’Ukraine, la part qui reviendrait à la Hongrie s’élèverait à 5 700 milliards de forints, ce qui représenterait, rapporté à un ménage hongrois moyen, une charge d’environ 1 million 400 000 forints. Quel impact cela aurait-il sur la valeur réelle des aides supplémentaires, les avantages fiscaux pour les familles, l’exonération d’impôt sur le revenu ou encore les augmentations salariales du début d’année, que les bénéficiaires doivent justement percevoir en février ?
Nous parlons précisément de 5 652 milliards de forints, plus exactement de 5 652,9 milliards. Si l’on répartit cette somme entre les familles hongroises, cela représente aujourd’hui une charge de 1,4 million de forints par ménage, soit 1 million 400 000 forints. Je précise au passage que ces chiffres sont toujours sous-estimés. Cela commence par une demande, puis on se rend compte que ce n’est jamais suffisant, et les montants continuent d’augmenter. Une fois que vous ouvrez cette porte, vous ne pouvez plus la refermer. Cela signifierait que la Hongrie devrait soit verser davantage de contributions à l’Union européenne, ce que Bruxelles exige déjà : « payez plus ». Et comment verser davantage ? Bruxelles le dit très clairement. Supprimez les aides sur les factures d’énergie et envoyez l’argent à Bruxelles. Augmentez les impôts et transférez les recettes supplémentaires à Bruxelles. Ils expliquent eux-mêmes ce qu’il faut faire. Supprimez le 13ème mois de retraite et envoyez l’argent à Bruxelles. Ils ont donc une vision très précise de la manière dont l’économie hongroise doit être transformée afin d’extraire davantage de ressources financières de la Hongrie au profit de Bruxelles. C’est ce qu’ils appellent la convergence. Le programme économique du parti Tisza, qu’ils nient officiellement, mais dont nous savons qu’il existe, qu’il a des auteurs, et désormais même des témoins, porte précisément ce nom. Le programme économique de Tisza est un programme de convergence, destiné à satisfaire les exigences venues de Bruxelles. Et ces exigences sont formulées afin que Bruxelles dispose de davantage d’argent pour financer la guerre en Ukraine. L’autre option consiste pour Bruxelles à contracter des emprunts. Le plus récent s’élève à 90 milliards d’euros. Bruxelles emprunte cet argent sur les marchés financiers, disons-le simplement, auprès des banquiers, puis le prête à Kiev, en partant du principe que Kiev le remboursera, et que nous, ensuite, rembourserons les banquiers. Mais tout enfant sait que Kiev ne sera pas en mesure de rembourser le moindre centime dans les prochains siècles. Lorsque ces prêts arriveront à échéance, Kiev ne pourra pas payer, et ce seront donc les États membres, autrement dit nos enfants et nos petits-enfants, qui rembourseront. Ce que fait aujourd’hui l’Union européenne, c’est donc, d’une part, imposer un tribut supplémentaire aux États membres, et d’autre part, hypothéquer l’avenir de nos enfants et de nos petits-enfants. C’est pour cette raison que nous, Tchèques, Slovaques et Hongrois, n’avons pas participé à ce prêt de 90 milliards d’euros.
Cette charge supplémentaire de 1,4 million de forints par ménage pourrait-elle être compensée par le budget de l’État, ou comment les familles pourraient-elles, concrètement, faire face à une telle dépense ?
On va leur prendre. Si un gouvernement aligné sur Bruxelles arrive au pouvoir, et cela s’est déjà produit en Hongrie, avec les gouvernements Gyurcsány et Bajnai, on ne demande pas l’avis des citoyens. On leur prend leur argent, point final. C’est ainsi que cela fonctionnerait. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, parce que nous avons un gouvernement national. Un gouvernement national ne se contente pas d’exécuter les ordres venus de Bruxelles : il les filtre, les transforme, les contourne. Ils les transforment dans l’intérêt de la Hongrie. Mais cela n’a pas toujours été ainsi. Ces quinze dernières années, nous nous sommes habitués à vivre avec un gouvernement national, à être protégés contre les absurdités ou les exigences excessives de Bruxelles. Si un gouvernement aligné sur Bruxelles arrivait au pouvoir, ce rempart disparaîtrait.
Puisque nous parlons de prestations supplémentaires : aujourd’hui est versée la prime équivalente à six mois de salaire aux personnels des forces de sécurité concernés. Pourquoi sont-ils les bénéficiaires de cette mesure ?
Nous avons versé cette prime il y a trois ou quatre ans déjà. Notre objectif est de la verser tous les quatre ans, idéalement tous les trois ans. Il s’agit d’un segment très particulier de la société hongroise : les policiers, les soldats, les pompiers, ceux qui portent une arme. Bien sûr, d’autres servent également l’État hongrois pour garantir la sécurité des citoyens, l’éducation des enfants ou les soins de santé. Je pense notamment aux personnels de santé. Mais ce qui distingue les forces armées de tous les autres services publics, c’est la nature de leur serment. Les policiers jurent de défendre le pays au péril de leur vie ; les soldats, eux, jurent d’y sacrifier leur vie si nécessaire. C’est un engagement d’une force exceptionnelle, qui, à mon sens, mérite reconnaissance. Celui qui entre au service de l’État en acceptant de risquer, voire de donner sa vie, comme les soldats, mérite une reconnaissance particulière. C’est pour cela que cette prime s’appelle le « indemnité d’armes ». Ce sont eux qui assurent la sécurité de la Hongrie, que ce soit aux frontières, dans le cadre de la préparation militaire, ou dans le maintien de l’ordre public au quotidien. Et ils ont bien fait leur travail ces dernières années. On pourrait contester cette prime si la qualité du travail laissait à désirer. Mais ce n’est pas le cas, ils travaillent bien. D’abord, la Hongrie est aujourd’hui l’un des pays les plus sûrs d’Europe. Le fait qu’il n’y ait plus de nouvelles blagues sur la police est révélateur : cela signifie que la profession est davantage respectée. Autrefois, il existait aussi des blagues sur les agriculteurs ; elles ont disparu à mesure que l’agriculture hongroise et son prestige se sont renforcés. La police n’est plus une institution méprisée. Elle regroupe des personnes diplômées, qualifiées, et qui accomplissent leur mission avec sérieux. L’armée, de son côté, a intensifié ses entraînements, s’est adaptée au contexte de guerre, a lancé des programmes de modernisation et mené des réformes internes. Certains ont quitté les rangs, d’autres les ont rejoints, et les exigences ont été relevées. Quant aux services de protection civile, nous l’avons encore vu récemment lors des épisodes de neige : ils ont fait un travail remarquable. Ils méritent donc pleinement cette reconnaissance particulière.
J’interrogeais le Premier ministre Viktor Orbán sur la politique de plafonnement des prix de l’énergie, le soutien futur à l’Ukraine et le versement de la prime exceptionnelle équivalente à six mois de salaire aux forces de sécurité.