Zsolt Törőcsik : On peut dire sans exagérer que les relations déjà tendues entre la Hongrie et l’Ukraine se sont encore détériorées hier, après que Volodymyr Zelensky a proféré une menace de mort à l’encontre du Premier ministre Viktor Orbán. Le président ukrainien, visant clairement le chef du gouvernement hongrois, a indiqué : « Nous espérons qu’une seule personne dans l’Union européenne ne bloquera pas les 90 milliards d’euros. Sinon, nous transmettrons l’adresse de cette personne à nos forces armées pour qu’elles puissent l’appeler et lui parler dans leur propre langue. » Mon invité dans le studio est le Premier ministre Viktor Orbán. Bonjour !
Bonjour ! Une entrée en matière plutôt forte, en effet.
Cela ne vous a pas fait peur ?
Ce serait peut-être exagéré de dire cela. Mais ce n’est évidemment pas agréable à entendre.
Quoi qu’il en soit, on franchit un nouveau seuil par rapport à ce que nous avions déjà connu. Jusqu’ici déjà, des commentateurs et des responsables politiques ukrainiens n’avaient pas ménagé leurs critiques à votre égard. Mais menacer d’une attaque militaire le dirigeant d’un pays membre de l’OTAN et de l’Union européenne, c’est effectivement un nouveau palier. Que peut-on répondre à cela ?
D’abord, il faut comprendre de quoi il est question. Qu’est-ce qui pose exactement problème au président ukrainien ? En réalité, l’Ukraine formule des exigences à l’égard de la Hongrie. Or ces exigences, je ne les satisferai pas. Le gouvernement que je dirige ne les satisfera pas non plus, et il ne les satisfera pas davantage à l’avenir. Nous sommes un obstacle. Le gouvernement hongrois est un obstacle, et moi-même personnellement aussi. Ils veulent nous écarter, si possible par des menaces, puisque les paroles aimables ne suffisent pas, par l’intimidation et le chantage. Bien évidemment, ils veulent également nous écarter lors des élections législatives du 12 avril. Car pour faire aboutir leurs exigences en Hongrie, le moyen le plus efficace est de se débarrasser du gouvernement national et du Premier ministre qui fait obstacle, afin qu’un gouvernement favorable à l’Ukraine et un Premier ministre pro-ukrainien arrivent au pouvoir en Hongrie. Or ces exigences portent gravement atteinte aux intérêts de la Hongrie, c’est pourquoi nous devons les rejeter. Il ne faut céder ni au chantage ni aux menaces. Il faut dire clairement que nous ne répondrons pas à la demande ukrainienne de renoncer à l’énergie russe bon marché, car cela ruinerait des millions de foyers hongrois. Nous ne soutiendrons pas l’Ukraine dans la guerre, parce que ce n’est pas notre guerre. Nous ne donnerons pas d’argent aux Ukrainiens, argent qu’ils réussissent d’ailleurs à extorquer aux autres pays de l’Union européenne. Mais nous, nous ne paierons pas. Nous ne donnerons pas d’argent. Nous ne laisserons pas entrer l’Ukraine dans l’Union européenne, car cela ruinerait la Hongrie : non seulement les agriculteurs hongrois, mais l’ensemble de l’économie nationale. Voilà pourquoi je ne peux pas accepter les exigences ukrainiennes. Même sous le chantage. Même sous des menaces mettant la vie en danger. Car en réalité, il ne s’agit pas de moi personnellement. Bien sûr, l’attention se focalise sur moi, mais la vraie question est de savoir si la Hongrie doit satisfaire les exigences ukrainiennes. Je suis convaincu que nous ne devons pas y céder, parce que le pays en paierait le prix.
Par ailleurs, Volodymyr Zelensky parle de plus en plus ouvertement des élections hongroises. Hier, cela a moins retenu l’attention, mais lors de cette même conférence de presse il a également déclaré qu’il n’avait aucune intention de rouvrir l’oléoduc Drjouba. Il a formulé cela ainsi : il faudrait donner du pétrole à Orbán, car sans cela il ne pourrait pas gagner les élections. Est-ce là la clé ? Cela pourrait-il être déterminant lors du scrutin ?
D’abord, la situation est claire : l’oléoduc – l’oléoduc Druzhba – ne présente aucun problème technique qui empêcherait l’arrivée en Hongrie des livraisons de pétrole vitales pour nous en provenance de Russie. Il s’agit d’une décision politique. Les Ukrainiens ont décidé de couper la Hongrie du pétrole russe auquel nous avons pourtant droit. C’est notre pétrole. Nous avons un contrat avec les Russes, nous payons correctement. Ce pétrole devrait simplement transiter par le territoire ukrainien : l’Ukraine s’y est engagée dans un traité international. Il s’agit donc d’un comportement de bandits : on prend un engagement international dans un traité, puis on ne le respecte pas afin de faire pression sur la Hongrie. Ce qui se passe aujourd’hui relève d’un véritable banditisme d’État, et nous devons trouver les réponses appropriées. Voilà pour le premier point. Le second, c’est que les Ukrainiens ne s’en cachent pas : non seulement ils soutiennent, mais ils apportent aussi une aide financière et politique au parti Tisza, qui se revendique ouvertement pro-ukrainien. Les Ukrainiens souhaiteraient qu’en Hongrie le gouvernement national soit remplacé par un gouvernement favorable à l’Ukraine. Ils apportent donc au parti Tisza le soutien nécessaire, tout en menant contre nous les attaques nécessaires. Ils considèrent comme une telle attaque le fait de provoquer en Hongrie une incertitude quant à l’approvisionnement énergétique : une hausse des prix, des problèmes d’approvisionnement en carburant. Ils espèrent que le gouvernement ne saura pas gérer la situation et que cela se retournera contre le gouvernement national. Ainsi, il serait plus facile d’écarter l’obstacle que nous représentons, le gouvernement et moi-même. C’est ce jeu d’actions coordonnées qui se déroule en coulisses.
Vous avez évoqué beaucoup d’éléments et vous avez dit que la Hongrie devait trouver les réponses appropriées à cette situation. Actuellement, la Hongrie bloque le vingtième paquet de sanctions ainsi que le prêt de 90 milliards d’euros. La ministre allemande des Affaires étrangères a déclaré que cela était inacceptable. Cette semaine encore, Ursula von der Leyen et Volodymyr Zelensky se sont entretenus et ont affirmé que l’adoption de ces mesures restait une priorité. Le fait de les bloquer sera-t-il suffisant de la part de la Hongrie, ou d’autres mesures pourraient-elles être nécessaires ?
Tout d’abord, la Hongrie ne fait qu’exercer son droit. Concrètement, si quelqu’un souhaite accorder un prêt à l’Ukraine sur le budget européen, cela nécessite une décision prise à l’unanimité. Autrement dit, nous avons le droit de répondre oui ou non. Personne, pas même les Allemands, ne peut exiger que nous répondions oui. Nous répondrons en fonction de nos intérêts. Ce n’est pas une faveur faite à la Hongrie que de pouvoir participer à cette décision : c’est un droit qui nous revient. Et dans l’Union, nous exerçons toujours nos droits en fonction de ce qui sert les intérêts de la Hongrie. Nous ne soutiendrons jamais, à Bruxelles, aucune aide financière destinée à l’Ukraine tant que les Ukrainiens ne laisseront pas passer le pétrole qu’ils sont pourtant tenus de laisser transiter selon un traité international. S’ils jouent un mauvais tour aux Hongrois, s’ils nous font un chantage grave, ils ne peuvent pas s’attendre à ce que nous prenions à Bruxelles des décisions financières favorables à l’Ukraine, et nous ne le ferons pas. Tant que la situation ne sera pas rétablie, nous utiliserons tous les moyens et toutes les mesures à notre disposition. Nous avons déjà stoppé les livraisons d’essence vers l’Ukraine, nous ne livrons plus non plus de diesel. Nous continuons encore à fournir de l’électricité, mais nous arrêterons également les flux importants pour l’Ukraine qui transitent par la Hongrie, tant que nous n’aurons pas obtenu l’accord des Ukrainiens pour les livraisons de pétrole.
On a un peu l’impression que Kiev et Budapest attendent chacun que l’autre cède le premier. Combien de temps la Hongrie peut-elle encore tenir dans cette attente ? Où en sont notamment les réserves pétrolières hongroises ?
Les Ukrainiens manqueront d’argent avant que nous ne manquions de pétrole.
On voit pourtant que le prix des carburants augmente continuellement en Hongrie. Il y a évidemment des raisons liées à la crise au Moyen-Orient, nous y reviendrons plus tard, mais en quelques jours les prix ont augmenté de plusieurs dizaines de forints. Aujourd’hui seulement, l’essence a augmenté de 6 forints et le diesel de 15. En Allemagne, le litre d’essence dépasse déjà largement les 800 forints. Peut-on s’attendre à la même chose chez nous ?
Prétendre prédire l’évolution des prix de l’énergie sur le marché mondial relève de la divination. La Hongrie subit actuellement deux chocs en même temps. Il y a la guerre au Moyen-Orient, qui tire les prix mondiaux vers le haut, et il y a le blocus pétrolier imposé par les Ukrainiens, qui exerce une pression régionale à la hausse. Autrement dit, deux facteurs nous frappent simultanément. Voilà pourquoi ce que Zelensky fait à l’égard de la Hongrie est d’une gravité extrême. Ce qu’il fait serait déjà condamnable en soi, mais dans les circonstances actuelles du marché mondial, à l’ombre d’une guerre au Moyen-Orient, c’est une faute double envers la Hongrie. Si le pétrole russe, moins cher, arrivait, nous pourrions plus facilement gérer la question de la hausse des prix. Par ailleurs, nous suivons la situation internationale, et si la situation devenait insoutenable en Hongrie, nous interviendrions avant d’en arriver là dans le mécanisme de formation des prix, autrement dit dans leur fixation. Aujourd’hui, nous n’y intervenons pas, puisque les prix sont déterminés par les commerçants et les consommateurs. C’est donc le marché qui décide aujourd’hui du prix de l’essence en Hongrie. Mais si cela devenait insupportable et que l’équilibre de l’économie hongroise était menacé, alors, même si ce n’est pas quelque chose que l’on aime faire, nous interviendrions avec des instruments étatiques. Nous l’avons déjà fait en 2022. Je préférerais l’éviter, mais s’il le faut, nous le ferons… Nous avons le savoir-faire, l’expérience, nous connaissons les outils pour agir. Nous protégerons les Hongrois contre des prix de l’énergie devenus insupportables, qu’il y ait une guerre au Moyen-Orient ou que Zelensky cherche à nous nuire en bloquant les livraisons d’énergie auxquelles nous avons droit.
Certains experts liés notamment au parti Tisza estiment pour leur part qu’il faudrait réduire la part fiscale dans le prix de l’essence, car celle-ci est exceptionnellement élevée. Selon eux, il serait par ailleurs impossible qu’un litre d’essence coûte mille forints.
Nous verrons bien. J’espère qu’ils auront raison. Mais leur hypothèse de départ est erronée. Je ne pense pas qu’ils mentent – quoique, qui sait – mais il s’agit plutôt d’un manque de connaissances. Ils ne connaissent probablement pas les données comparatives internationales. S’ils examinent les prix de l’essence dans les pays de la région et dans les pays voisins de la Hongrie, ainsi que la part des taxes dans ces prix, c’est-à-dire le pourcentage correspondant aux impôts, ils verront que la Hongrie figure parmi les pays les mieux placés. La réalité est donc exactement l’inverse de ce qu’ils affirment. La part fiscale de l’essence est plus faible en Hongrie que dans les pays voisins. C’est une erreur professionnelle grossière. Je comprends les gens de Shell, car ce sont évidemment eux qui se trouvent derrière tout cela. Parlons donc clairement : dans toute cette situation, c’est Shell qui gagne. Shell a délégué son candidat au poste de ministre de l’Énergie auprès du parti Tisza. Shell gagne énormément d’argent grâce à cette situation. L’entreprise profite aussi largement du blocus ukrainien : si nous n’avons pas accès au pétrole russe bon marché, nous devons acheter du pétrole occidental sur les marchés internationaux, où Shell est l’un des acteurs majeurs. Autrement dit, nous achèterons auprès d’eux du carburant et du pétrole plus chers. Ils y gagnent beaucoup. L’entreprise elle-même, mais aussi ses actionnaires. Or des actionnaires de Shell se trouvent au sein du parti Tisza : ils améliorent donc leur situation financière personnelle en détériorant celle de la Hongrie. Cela existe : on appelle cela un conflit d’intérêts, lorsque votre intérêt privé est contraire à celui du pays. Vous pouvez gagner de l’argent tout en nuisant à votre patrie. Eh bien, les gens de Shell sont comme cela…
À ce propos, il est intéressant de noter qu’après le déclenchement de la guerre en Iran lundi, l’un des plus grands gagnants de la Bourse de Londres a justement été Shell, en raison de la hausse de son action.
Mais comment dire… nous sommes des gens polis, et c’est la radio publique hongroise, alors restons dignes. Mais c’est évident : tout cela tourne autour de l’argent. Ils veulent s’enrichir aux dépens des Hongrois. Le programme du gouvernement Tisza, comme alternative et gouvernement fantôme, ne vise qu’une chose : mettre fin à la politique par laquelle le gouvernement national a pris de l’argent aux grandes multinationales, aux banques, aux compagnies énergétiques, par exemple à Shell, pour le redistribuer aux familles hongroises. Ils veulent arrêter cette politique. Ils ne veulent plus subir de pertes, ils veulent davantage de profits, et ils veulent garder l’argent pour eux plutôt que de le donner aux citoyens, comme nous les y obligeons, je les y oblige aujourd’hui. C’est pour cela qu’ils sont si irréconciliables à mon égard. Au fond, il ne s’agit pas de politique, mais d’argent.
Mais le comportement du parti Tisza est intéressant, et je ne sais pas ce que vous y voyez, car l’eurodéputé Csaba Dömötör a recensé que les représentants du parti Tisza ont voté en faveur de six propositions visant à interdire les importations d’énergie russe. Dans le même temps, cette semaine, Péter Magyar vous a proposé de vous rendre ensemble à Kiev et à l’oléoduc Drjouba afin de vérifier sur place dans quel état il se trouve, pour voir s’il est réellement utilisable ou non. Mais vous avez refusé cette proposition.
La Hongrie a mis en place une commission de vérification des faits, composée d’experts. Je ne me compterais pas parmi eux : il existe des connaissances dont aucun Premier ministre ne dispose. Il s’agit de compétences techniques qui nécessitent des spécialistes. Sous la direction du secrétaire d’État Czepek, nous avons donc constitué une commission de vérification. Elle est déjà en contact avec les Slovaques, et nous demandons qu’on leur permette d’entrer en Ukraine afin de vérifier la situation sur place. D’ailleurs, nous savons déjà ce qu’il en est : nous disposons d’images satellites, d’informations de nos services de renseignement, ainsi que de normes internationales permettant d’évaluer l’état d’une installation. Nous sommes donc convaincus, et nous avons des preuves, que l’oléoduc est en état de fonctionner. Zelensky lui-même l’a reconnu : il ne voudrait pas rouvrir les livraisons vers la Hongrie. Il dit que ce n’est pas possible, mais que même si cela l’était, il ne le ferait pas. Il admet donc lui-même qu’il s’agit d’une affaire politique. Mais ce match doit être joué : selon les règles de la diplomatie. Il faut mettre en place une commission de vérification des faits, ce que nous avons fait, et nous demandons maintenant qu’elle soit autorisée à se rendre sur place. Plus tard, une commission slovaque pourrait également s’y joindre, afin d’examiner la situation sur le terrain. J’ai aussi proposé que, puisque l’Union européenne et Bruxelles souhaitent aider, des experts de Bruxelles participent eux aussi à cette mission d’enquête. Ainsi, avec la participation d’un acteur indépendant du conflit, nous pourrions établir un rapport factuel permettant de trancher le différend.
Restons encore un instant sur les relations entre la Hongrie et l’Ukraine. Il semble que la libération de deux prisonniers de guerre originaires de Transcarpatie ait également aggravé la situation, car Kiev affirme que cette opération constitue une grave violation du droit international. Parlons d’abord de ce qui a permis à la Hongrie d’obtenir la libération de ces deux hommes. Péter Szijjártó a affirmé très clairement que Moscou n’avait rien demandé en échange des prisonniers.
Tout d’abord, la situation ne s’est pas détériorée, elle s’est améliorée : deux Hongrois ont retrouvé la liberté. Jusqu’à présent, ils étaient prisonniers de guerre et ils souffraient. Aujourd’hui, ils sont libres. Ils se trouvent en Hongrie, ils ne souffrent plus, ils reçoivent des soins médicaux et peuvent décider librement de leur avenir. Ce n’est donc pas une mauvaise nouvelle, mais une bonne nouvelle. Je ne comprends pas ce qui dérange les Ukrainiens. Nous parlons de citoyens possédant la double nationalité ukrainienne et hongroise : deux personnes qui sont aussi citoyens ukrainiens se trouvent aujourd’hui dans une situation meilleure qu’auparavant. Pourquoi ne pourrait-on pas s’en réjouir ? Et bien sûr, nous ne marchandons pas. Si quelqu’un demandait quelque chose en échange de prisonniers de guerre, nous en discuterions et nous déciderions si nous acceptons ou non un échange. Mais ce n’est pas le cas. Nous sommes en contact permanent avec les Russes, et lorsqu’il y a un prisonnier de guerre hongrois, en particulier quelqu’un mobilisé de force, les Russes sont prêts à nous le remettre, surtout lorsqu’il s’agit de personnes possédant la double nationalité, c’est-à-dire hongroises non seulement au sens culturel mais aussi au sens juridique. Dans ce cas, ils nous les remettent. Et c’est d’ailleurs normal : dans la situation inverse, nous ferions la même chose.
Il a fallu obtenir la libération de prisonniers de guerre là-bas, c’est-à-dire en Russie, mais la guerre au Moyen-Orient concerne également de nombreux Hongrois : il y en a beaucoup dans la région. Plusieurs vols de rapatriement ont déjà été organisés pour les ramener, et nous avons d’ailleurs récemment parlé dans cette émission avec un père revenu au pays Combien de personnes souhaitent encore rentrer ? Tous ceux qui le souhaitent pourront-ils rentrer ? Commençons ce sujet par cette question.
Oui, à la fin nous ramènerons tout le monde. Je reçois des rapports, plusieurs par jour. Ils portent tous sur l’organisation de vols de rapatriement. Je pense que des Hongrois sont encore rentrés aujourd’hui, certains sont déjà arrivés ce matin. Ils sont nombreux : nous parlons de plusieurs milliers de personnes. Le transport aérien civil fonctionne de manière irrégulière : l’espace aérien est parfois ouvert, parfois fermé. La situation est chaotique et imprévisible. Moi-même, je ne prendrais pas ce risque. Je recommande donc à ceux qui sont bloqués sur place d’être patients, même si c’est difficile. Bien sûr, chacun veut rentrer chez soi le plus vite possible. Mais si l’avion dans lequel vous êtes assis est abattu, vous ne rentrerez jamais. Et ce risque est élevé. C’est pourquoi les vols ne peuvent être lancés en toute sécurité que pendant certaines périodes. Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour que chaque Hongrois rentre sain et sauf.
La situation au Moyen-Orient a aussi, ou peut avoir, des effets indirects. L’un d’eux pourrait être une nouvelle vague migratoire. L’ONU a déjà attiré l’attention sur ce point. Elle a indiqué que rien qu’à Téhéran, 100 000 personnes avaient déjà fui, et l’Organisation internationale pour les migrations a également averti qu’une nouvelle crise migratoire pourrait frapper l’Europe. Dans quelle mesure estimez-vous que la Hongrie, d’une part, et l’Europe, d’autre part, soient préparées à une telle situation ?
L’Europe n’est absolument pas préparée. L’Iran est un pays de 90 millions d’habitants. La crise migratoire de 2015-2016 a culminé lorsqu’une guerre civile a éclaté en Syrie. Les destructions provoquées par ce conflit ont poussé les populations à fuir, principalement vers la Turquie. Puis, via la Turquie, elles ont gagné les Balkans, et par les Balkans elles sont arrivées à la frontière hongroise et en Hongrie. Nous les avons arrêtées, contrairement à tous les pays d’Europe occidentale qui les ont accueillies. Nous avons construit une clôture et nous ne les avons pas laissées passer, et nous ne les laissons toujours pas entrer. La Hongrie dispose d’un système : seules les personnes auxquelles nous avons donné une autorisation préalable peuvent entrer sur le territoire hongrois. Nous avons donc évité le piège dans lequel se trouvent les pays occidentaux : ils laissent d’abord entrer les migrants, ceux-ci attendent sur place la fin des procédures juridiques, et si la réponse est positive ils restent ; et si elle est négative, ils restent aussi. Voilà le problème de l’Europe occidentale. Moi, j’ai évité ce piège. Nous disons simplement : il faut attendre à l’extérieur, attendre de l’autre côté de la clôture. Si la réponse est oui, vous pouvez entrer. Si les autorités hongroises disent non, alors passez votre chemin. Or ce système est aujourd’hui attaqué. Les responsables bruxellois travaillent à nous imposer la politique migratoire erronée de l’Europe occidentale. Mais nous résistons. Et pour cela nous sommes sanctionnés : nous faisons l’objet de sanctions financières. Mais notre sécurité est plus importante que tout. Je ne veux pas que des attentats terroristes se produisent en Hongrie, ni que des groupes criminels apparaissent comme c’est le cas en Europe occidentale, ni que les Hongrois cessent de se sentir en sécurité. Et je ne veux surtout pas que le nombre de migrants augmente au point qu’ils finissent par habiter le pays à notre place. C’est donc une question cruciale aussi pour nos enfants et nos petits-enfants : personne ne peut entrer en Hongrie sans l’autorisation des autorités hongroises. Et nous ne permettrons à personne, à aucune puissance mondiale, y compris Bruxelles, de décider avec qui nous devons vivre. C’est impossible, et nous le rejetons. Il existe aussi une différence sur ce point dans la politique intérieure hongroise : la Coalition démocratique et le parti Tisza veulent suivre la politique migratoire de Bruxelles. Le pacte migratoire entrera en vigueur le 1er juillet. Selon ce mécanisme, nous devrions accueillir des migrants devenus indésirables en Europe occidentale et construire des camps de réfugiés en Hongrie. Nous disons non à cela. La Hongrie est donc en état de vigilance permanent, non pas parce qu’il y aurait une pression migratoire venant de l’Est, mais parce que Bruxelles veut nous imposer une mauvaise politique migratoire. Pour y résister efficacement, nous devons rester constamment en alerte. Cela a au moins un avantage : si des réfugiés ou des migrants passent d’Iran en Turquie, puis remontent les Balkans et apparaissent à la frontière hongroise, nous savons parfaitement comment ne pas les laisser entrer. Nous résisterons et nous nous défendrons.
Un autre effet indirect pourrait être l’augmentation de la menace terroriste. Au cours des derniers jours, de nombreux responsables, d’Europol à la Première ministre italienne en passant par le chef des services de renseignement suédois, ont mis en garde contre ce risque. En Hongrie, comme vous l’avez dit, la migration n’est pas un phénomène significatif, en réalité elle est pratiquement inexistante. Dans ces conditions, dans quelle mesure est-il réaliste que la menace terroriste augmente ? Car le niveau d’alerte a été relevé.
Plus il y a de migrants dans un pays, plus la menace terroriste est élevée, et plus le risque de désordre public augmente, donc plus la criminalité augmente. On ne le dit généralement pas aussi simplement, parce que cela est considéré comme offensant pour les migrants. Pourtant, c’est la réalité. Mais tout le monde le sait en Europe occidentale. Tout le monde sait également que le Moyen-Orient semble se trouver à des milliers de kilomètres de l’Europe. Mais en réalité, le Moyen-Orient s’est déjà installé dans les pays d’Europe occidentale. Autrement dit, le conflit judéo-arabe, le conflit entre Israël et les États arabes, n’existe pas seulement au Moyen-Orient, mais dans tous les pays où ces communautés sont présentes. Autrefois, il existait surtout des communautés juives en Europe, mais en raison de la migration, il existe désormais aussi d’immenses communautés musulmanes. C’est pourquoi le conflit qui se déroule là-bas s’est invité en Europe occidentale. C’est le problème de Londres, de Paris, de Stockholm. Nous sommes restés en dehors de cela, parce que nous ne l’avons heureusement pas permis. Mais ces pays doivent se préparer au fait que la guerre qui se déroule au Moyen-Orient pourrait également être menée sur leur propre territoire par des communautés qui, à l’origine, appartiennent au monde moyen-oriental. Pour la Hongrie, il faut surtout rester vigilant sur un point : en tant que membre de l’Union européenne, nous faisons partie de l’espace Schengen, ce qui signifie que la circulation est possible. Nous ne bloquons pas la frontière avec l’Autriche ; par conséquent, des groupes terroristes ou des individus peuvent traverser la Hongrie ou entrer sur notre territoire depuis l’Ouest. C’est pourquoi nous avons dû renforcer les contrôles sur la circulation des personnes, de manière ciblée, à l’égard de certains groupes ethniques et de certains ressortissants. Nous les surveillons, nous suivons leurs déplacements, nous collectons des informations afin de pouvoir détecter à temps toute activité susceptible de représenter une menace terroriste en Hongrie. Mais il s’agit d’un danger général en Europe, dont nous faisons également partie. Toutefois, en raison de notre politique migratoire efficace, le niveau de menace est bien plus faible en Hongrie qu’en Europe occidentale.
Voilà les effets indirects de la situation au Moyen-Orient. Ce qui est en revanche directement perceptible, et nous revenons ici à la question de l’énergie, c’est qu’en plus de la hausse du prix du pétrole, le prix du gaz s’est envolé sur les marchés européens. Et cela au moment même où l’Europe devrait commencer à reconstituer ses réserves après l’hiver rigoureux. Si les prix du gaz restent à ce niveau, ou augmentent encore, quel impact cela aura-t-il sur la compétitivité européenne, déjà en déclin ? Et comment la Hongrie peut-elle s’en protéger ?
Qu’en est-il du gaz ? Actuellement, nous avons un conflit avec Zelensky et les Ukrainiens à cause du blocus pétrolier. Mais ce conflit s’est déjà produit une fois auparavant, lorsqu’ils ont fermé les livraisons de gaz. Autrefois, la majeure partie du gaz, et du gaz bon marché, arrivait en Hongrie depuis la Russie en passant par l’Ukraine. Mais les Ukrainiens ont fermé cette route. Plus personne ne s’en souvient, mais cela s’est produit il y a plusieurs années : après le déclenchement de la guerre, ils ont coupé la Hongrie du gaz russe bon marché. Si cela ne s’est pas ressenti en Hongrie, c’est parce que depuis la crise de Crimée, depuis 2015-2016, nous construisons progressivement un réseau de gazoducs qui contourne l’Ukraine par le sud. Le gaz arrive de Turquie vers la Hongrie, en remontant les Balkans. Nous sommes ainsi capables d’acheminer le gaz russe vers la Turquie, puis de le faire remonter par les Balkans jusqu’en Hongrie. Sans ce réseau, nous aurions depuis longtemps dû dire adieu au plafonnement des factures d’énergie, et le prix du gaz serait en Hongrie le même qu’ailleurs en Europe. Aujourd’hui, en moyenne annuelle, une famille hongroise paie environ 250 000 forints pour ses dépenses énergétiques, dont la majeure partie correspond au gaz. En Pologne, ce montant est d’environ 800 000 forints, et en Tchéquie d’un million de forints. La différence entre ces montants correspond à ce que nous économisons, en partie grâce au plafonnement des prix de l’énergie, et en partie grâce au gaz russe bon marché. Sans cela, les Hongrois perdraient pratiquement l’équivalent d’un salaire mensuel moyen. Autrement dit, Zelensky a déjà une fois mis des bâtons dans les roues en rendant impossible la route de transit ukrainienne. Mais nous avons pu contrer cela parce que nous disposions d’une route alternative. Cette route existe toujours aujourd’hui. Nous devons cependant veiller à ce que les Ukrainiens ne causent pas de dommages au gazoduc qui contourne l’Ukraine par le sud. Car ils ont déjà fait cela aux Allemands. Les Allemands avaient eux aussi constaté ce problème et construit le gazoduc appelé Nord Stream, qui permettait d’acheminer directement le gaz de Russie vers l’Allemagne en contournant l’Ukraine. Mais les Ukrainiens l’ont fait exploser, dans le cadre d’une opération militaire très sérieuse. Nous devons donc veiller à ce qu’un tel scénario ne se produise pas avec le réseau de gazoducs passant par la route méridionale. S’il venait à être saboté ou endommagé, nous aurions immédiatement des problèmes d’approvisionnement. Je ne dois donc pas seulement veiller à la situation en Hongrie. Je dois également suivre en permanence la sécurité des réseaux de gazoducs qui traversent le territoire d’autres pays. Bien sûr, ce ne sont pas nos territoires, mais je dois coopérer avec les dirigeants de ces pays.
Nous avons peu de temps, mais on voit bien que nous vivons une époque pleine de dangers : si l’on regarde le monde, il semble y avoir du chaos partout. Le monde pourra-t-il redevenir aussi paisible dans les prochaines années qu’il l’était il y a quelques années encore ? Disons, avant la COVID ?
On souhaite toujours à ses enfants et à ses petits-enfants une vie meilleure que la nôtre, une paix plus grande et plus stable que celle que nous avons connue. Mais nous devons nous préparer au fait que les quatre prochaines années seront certainement encore une période de dangers pour le monde entier, et particulièrement pour l’Europe. L’Union européenne a adopté une stratégie militaire concernant la guerre russo-ukrainienne, selon laquelle la Russie doit être vaincue sur la ligne de front et l’Europe doit fournir tout ce qui est nécessaire pour y parvenir — quoi qu’il en coûte : de l’argent, des armes et des hommes. Nous devons donc nous préparer, au cours des quatre prochaines années, à ce que le danger de guerre augmente. La Hongrie devra trouver les moyens de rester en dehors de ce conflit dans lequel l’Union européenne s’enfonce de plus en plus profondément. Les mots-clés des quatre prochaines années seront la sécurité et le fait de rester à l’écart. Nous serons en sécurité si nous parvenons à rester en dehors de la guerre. Au XXe siècle, nous n’avons pas réussi à le faire. La tâche qui nous incombe aujourd’hui, nous, successeurs, peut-être indignes mais déterminés, est de réussir là où Tisza et Horthy ont échoué.
J’ai interrogé le Premier ministre Viktor Orbán sur l’escalade des menaces ukrainiennes, les questions énergétiques et les conséquences de la guerre au Moyen-Orient.