Zsolt Törőcsik : Le président Zelensky n’a toujours pas relancé les livraisons de pétrole via l’oléoduc Droujba. C’est ce qu’a écrit Viktor Orbán dans un message publié sur les réseaux sociaux il y a une demi-heure. Le chef du gouvernement a également indiqué que le pipeline est techniquement opérationnel et que si les livraisons ne reprennent pas, c’est en raison d’une décision politique de Volodymyr Zelensky. Mon invité dans le studio est le Premier ministre Viktor Orbán. Monsieur le Premier ministre, bonjour !
Bonjour !
Hier, vous avez adressé une lettre ouverte au président ukrainien, dans laquelle vous lui enjoignez de rétablir les livraisons de pétrole. Il semblerait donc que cela n’ait pas été fait aujourd’hui et qu’aucun pétrole n’arrive. Avez-vous reçu une réponse de sa part ?
Non. Notre ambassadeur a bien été convoqué et on lui a tenu divers propos, mais je ne considère pas cela comme une réponse sérieuse. Je n’ai reçu, personnellement, aucune réponse qui me soit adressée. À l’issue de cette interview, je m’entretiendrai immédiatement par téléphone avec le Premier ministre slovaque afin de coordonner nos prochaines démarches communes. En effet, nous devons impérativement obtenir que le président Zelensky rouvre le pipeline et que le pétrole recommence à arriver en Hongrie par l’oléoduc Droujba.
Quelles mesures supplémentaires pourraient être envisagées ? Les Slovaques ont déjà interrompu l’approvisionnement en électricité. Quelles actions, conjointes ou unilatérales de la part de la Hongrie, sont envisageables ?
Si un pays est attaqué, et nous le sommes aujourd’hui, s’il est placé sous blocus pétrolier, alors ce ne sont pas encore ses citoyens ni ses villes qui sont visés, mais son économie. En effet, sans pétrole transitant par l’oléoduc Droujba, un chaos économique s’installera. D’abord, le prix du carburant grimpera aussitôt vers les 1 000 forints le litre, c’est l’évaluation que nous ont transmise les experts de MOL, et cette flambée entraînera une hausse générale des prix qui désorganisera complètement le fonctionnement normal de l’économie. Il n’est pas exagéré de parler d’un risque de chaos. Nous sommes sous attaque ; il faut donc adopter des mesures de défense. Nous avons commencé par la plus simple : si vous ne nous livrez pas de pétrole, nous ne livrerons pas de diesel. La deuxième étape aurait pu consister à suspendre nos exportations d’électricité. Nous fournissons d’importantes quantités d’électricité à l’Ukraine. Toutefois, des Hongrois vivent de l’autre côté de la frontière ; nous avons donc réservé cet instrument en dernier recours. Ensuite, nous avons dit : si le président Zelensky ne livre pas de pétrole, nous ne verserons pas d’argent. Ou plus précisément : même si ces fonds ne proviennent pas directement de nous, notre accord est requis ; nous mettrons donc notre veto. Les 90 milliards d’euros en question, un prêt grâce auquel la Hongrie a pu être sécurisée, mais qui nécessite encore notre approbation, seront bloqués. Et ils l’ont été. Puis nous avons averti que, sans reprise des livraisons, le vingtième paquet de sanctions contre la Russie, actuellement sur le point d’être finalisé à Bruxelles, ne le serait pas. Enfin, nous avons clairement indiqué que tant que le pétrole ne circulera pas, nous ne soutiendrons à Bruxelles aucune mesure importante pour l’Ukraine. Or il y en a plusieurs, et nombre d’entre elles exigent l’accord de la Hongrie. Voilà où nous en sommes.
Ces contre-mesures ne sont-elles pas trop dures ? En effet, les ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne, lundi dernier, lorsque Péter Szijjártó a annoncé le blocage de plusieurs décisions, ont formulé des critiques stupéfiantes, dans des termes extrêmement virulents.
Cela tient au fait que les pauvres Européens de l’Ouest ne connaissent ni les Ukrainiens ni les réalités d’Europe centrale. Ils croient ce que dit le président Zelensky, à savoir que l’arrêt des livraisons de pétrole serait dû à des raisons techniques, alors qu’il s’agit manifestement d’un mensonge. Là-bas, on le croit encore. C’est un monde naïf. Lorsqu’un Ukrainien nous dit quelque chose, nous le vérifions trois fois. Nous leur avons d’ailleurs conseillé d’en faire autant ; et ils se sont calmés. Nous avons dit : très bien, allons sur place ensemble et constatons les faits. Mais les Ukrainiens, pour l’instant, refusent. Ils ne sont pas disposés à accueillir une mission d’inspection et d’établissement des faits. Je pense toutefois que les Européens occidentaux commencent à se désillusionner, et qu’ils sont chaque jour plus nombreux à reconnaître que les Ukrainiens mentent. Le président Zelensky ment, il ne dit pas la vérité. Il n’existe aucun obstacle technique à la reprise des livraisons de pétrole vers la Hongrie. Vous me demandez si ces contre-mesures ne sont pas trop dures. Nous qui vivons dans cette région du monde savons de quoi les Ukrainiens sont capables. Ce n’est pas un hasard si j’ai dû déployer des soldats pour protéger nos installations énergétiques critiques, aux côtés des forces de l’ordre, des services de gestion des catastrophes et de la police, afin de sécuriser nos infrastructures essentielles. Les Ukrainiens sont capables de tout. N’oublions pas : ce sont les Ukrainiens qui ont fait exploser Nord Stream. Le gazoduc Nord Stream ne traversait pas le territoire ukrainien ; il appartenait à plusieurs entreprises, mais était essentiellement de propriété allemande. Autrement dit, l’Ukraine est un pays capable de faire sauter, en pleine mer, une infrastructure essentielle à l’approvisionnement énergétique et au fonctionnement économique de l’Allemagne. C’est du terrorisme d’État. Voilà à qui nous avons affaire. Ne nous trompons pas sur la situation. Et lorsque nous prenons des mesures, veillons à ne pas en sous-estimer la fermeté, car avec les Ukrainiens, on ne peut parler que de cette manière. C’est la leçon que j’ai tirée de ces quatre dernières années.
Disposez-vous d’informations concrètes qui ont justifié le renforcement de la protection des infrastructures énergétiques critiques ? Car l’opposition affirme qu’il s’agit d’alarmisme. Certains sont même allés jusqu’à suggérer, Péter Magyar notamment, que le gouvernement préparerait une opération sous faux drapeau.
Je suggère à Péter Magyar et à l’opposition d’examiner les faits. Je le répète : L’Allemagne est un pays de 84 millions d’habitants, non de dix comme la Hongrie. Son armée est plus importante que la nôtre, sa puissance économique bien supérieure. Et pourtant, les Ukrainiens ont osé faire exploser Nord Stream, provoquant des perturbations dans l’économie allemande. Voilà à qui nous avons affaire. Ce que dit l’opposition relève du conte de fées. Si le parti Tisza et Péter Magyar tiennent de tels propos, c’est parce que les Ukrainiens les financent. Parlons clairement : les Ukrainiens se sont infiltrés dans la politique hongroise. Nous disposons d’informations précises attestant qu’ils financent le parti Tisza. Le déplacement en Ukraine du président du parti Tisza a été organisé par un espion identifié et connu des services hongrois, un agent travaillant pour les autorités ukrainiennes. Les Ukrainiens sont donc impliqués jusqu’au cou dans le parti Tisza. Je peux le comprendre, même si je ne considère pas cela comme un geste amical : après les élections, ils souhaitent un gouvernement qui, contrairement à l’actuel gouvernement national, leur soit favorable. Je comprends qu’ils œuvrent pour qu’en Hongrie arrive au pouvoir un gouvernement qui rompe avec le pétrole russe, qui verse de l’argent à l’Ukraine, ou du moins ne bloque pas les flux financiers de Bruxelles vers Kiev, et qui, à terme, rejoigne le camp des pays en guerre. Car aujourd’hui, partout en Europe, à l’exception de nous et des Slovaques, même si l’on observe désormais un changement de ton en Tchéquie, on parle de cette guerre comme si c’était la nôtre, comme s’il s’agissait de la guerre des Européens occidentaux. Dans leur esprit, c’est le cas. Dans le nôtre, non. Nous éprouvons de la compassion pour les Ukrainiens, nous comprenons ce qui se passe, mais cette guerre n’est pas la nôtre. Nous n’y participerons pas. Nous ne permettrons pas qu’on nous y entraîne. Nous ne fournirons pas d’armes, et certainement pas de soldats, car ce moment n’est plus si éloigné. Il faut donc garder la tête froide maintenant. Jamais le danger d’une guerre n’a été aussi proche de la Hongrie qu’aujourd’hui.
Examinons maintenant l’aspect énergétique de cette question. Que feront les Croates ? Autoriseront-ils l’acheminement du pétrole russe arrivant par voie maritime ? Hier, MOL leur a posé la question, mais aucune réponse n’est encore parvenue de Croatie.
Un débat est en cours. Commençons par dire que les Croates sont nos amis. Il peut y avoir des désaccords, il y en a, mais la Croatie et le peuple croate sont nos amis. Cela dure depuis 800 ans. Ce n’est pas une amitié née hier matin ; c’est un héritage historique exceptionnel, une valeur précieuse qu’il faut préserver. J’en parle régulièrement avec le Premier ministre croate, y compris lorsque des différends surgissent, ainsi qu’avec le président croate. Il est dans l’intérêt des deux pays que cette amitié perdure. Pas seulement parce que de nombreux Hongrois passent leurs vacances en Croatie et y dépensent beaucoup d’argent, mais aussi en raison de notre tradition historique commune et de l’existence d’une minorité croate significative en Hongrie. Leur nombre n’est peut-être pas immense, mais ils sont bien organisés, solides, respectés. Je ne peux dire que du bien de la communauté croate vivant en Hongrie. Quelles que soient les tensions, nous devons préserver l’amitié historique croato-hongroise. Nous ne demandons pas une faveur aux Croates ; nous attendons simplement qu’ils respectent leurs obligations contractuelles. Concrètement : lorsque le pétrolier de MOL arrive dans un port croate, le pétrole doit être déchargé et acheminé vers la Hongrie par pipeline. Ce n’est pas une option pour la Croatie, c’est une obligation. Ils ne peuvent pas se permettre de ne pas acheminer ce pétrole vers la Hongrie. Il s’agit d’un autre pipeline. Le système d’approvisionnement hongrois repose sur deux axes : un conduit principal, l’oléoduc Droujba, qui arrive d’Ukraine et transporte du pétrole russe ; au sud, un conduit complémentaire sous contrôle croate, permettant d’acheminer par voie maritime des volumes additionnels. Les Croates proposent aujourd’hui de faire de ce conduit méridional l’axe principal. Nous ne fermons pas la porte à cette idée, mais cela suppose des développements techniques et des tests. Un débat est en cours avec l’Union européenne ; nous avons convenu de tester cette capacité, et nous verrons ce qu’il en est réellement. Pour l’instant, du point de vue de la sécurité énergétique de la Hongrie, nous considérons ce conduit comme une solution complémentaire. Il faut deux pipelines : un principal et un secondaire, afin que si l’un tombe en panne, l’autre fonctionne. C’est pourquoi je considère comme dangereuse la proposition du responsable énergétique du parti Tisza, parachuté depuis Shell, qui affirme qu’il faut se détacher du pétrole russe. Dans un tel cas, nous nous retrouverions suspendus à un seul pipeline et à la merci de celui qui en détient le contrôle. La diversification, nous employons souvent ce terme, signifie élargir nos possibilités d’approvisionnement, en augmenter le nombre. Si je coupe un pipeline en état de fonctionnement, par exemple Droujba, je n’ai pas diversifié, je n’ai pas élargi j’ai restreint. Je ne comprends donc pas pourquoi l’expert énergétique de Tisza, issu de Shell, tient de tels propos absurdes, à moins que ce ne soit parce que, si le pétrole cesse d’arriver par Droujba et que les Croates refusent d’acheminer du pétrole russe, nous devrons acheter un autre type de pétrole… par exemple à Shell. La vie est parfois aussi simple que ça.
Il y a aussi une autre question. Personne ne conteste que si une matière première peut être acheminée par pipeline, elle est évidemment moins chère que si elle doit être transportée par navire, déchargée puis repompée. Vous évoquez un prix du carburant pouvant atteindre 1 000 forints si le pétrole ne continuait pas d’arriver par l’oléoduc Droujba. L’opposition affirme cependant qu’il s’agit d’alarmisme, puisque dans les pays voisins qui ont renoncé à l’énergie russe, le prix de l’essence est comparable à celui pratiqué en Hongrie. S’agit-il d’une manœuvre alarmiste ou d’une réalité ?
Voici la situation. Chaque matin, je commence ma journée en consultant les rapports des services de renseignement. Ils contiennent toujours des données économiques, et depuis des années, un chapitre consacré à l’état du marché de l’énergie, en particulier au pétrole. Dans le rapport d’hier, il était indiqué que le pétrole russe est inférieur de 13 dollars par baril au pétrole occidental. Mais si l’on intègre les coûts de transport, l’un arrive par pipeline, l’autre par navire-citerne, l’écart ne reste pas de 13 dollars : il passe à 20. Je ne souhaite pas entrer dans une bataille de chiffres. En Hongrie, nous disposons d’une entreprise sérieuse, autorité incontestable en matière énergétique : MOL. C’est MOL qui nous fournit les données officielles. Nous suivons attentivement ses déclarations, et il est parfaitement clair que sans pétrole russe, les prix augmenteraient de façon massive : l’essence atteindrait 1 000 forints et l’économie entrerait dans le chaos. Mais ce n’est pas à moi de développer ces analyses techniques ; MOL le fera. De plus, puisque je dois désormais me pencher sur ces questions énergétiques spécialisées, je constate qu’on ne peut pas simplement remplacer le pétrole russe par un autre pétrole. Il existe différentes qualités de brut, qui présentent des différences importantes, et les raffineries sont adaptées à ces caractéristiques. Ainsi, si demain matin le pétrole russe ne parvient plus à la raffinerie de Százhalombatta, cela ne signifie pas que nous pourrons immédiatement raffiner un autre type de brut : ces produits ne sont pas interchangeables. Cela supposerait des investissements considérables et des transformations techniques pour modifier la composition du pétrole traité sur place. Mais encore une fois, ce ne sont pas des questions relevant directement du Premier ministre ; c’est précisément pour cela que nous avons une entreprise de stature internationale comme MOL.
Tout est parti de la guerre russo-ukrainienne, dont nous avons commémoré cette semaine le quatrième anniversaire. Le temps passe vite. Si l’on se souvient de l’inquiétude extrême des premiers jours, des regards rivés aux flux d’information, des passeports que certains faisaient établir, y compris en Hongrie, on a le sentiment, le mot est peut-être maladroit, que nous nous sommes habitués à ces nouvelles. Parallèlement à cette accoutumance, le danger a-t-il diminué par rapport à il y a quatre ans ?
Il est vrai que l’être humain peut s’habituer aux bonnes choses, mais il peut aussi apprendre à vivre avec les mauvaises. Nous avons effectivement appris à vivre avec la guerre. Quatre ans, c’est long. Sans vouloir paraître vaniteux, si nous avons pu vivre avec cette guerre, c’est parce que chacun pouvait être certain qu’un gouvernement national dirigeait la Hongrie. En février 2022, au moment du déclenchement du conflit, j’ai personnellement promis aux Hongrois que je formerais un gouvernement qui ne laisserait pas entraîner la Hongrie dans la guerre. Quatre années se sont écoulées, et nous ne l’avons effectivement pas permis. Malgré les pressions de Kiev, malgré les tentatives de chantage venues de Bruxelles, nous avons clairement affirmé que nous n’enverrions pas de soldats hongrois en Ukraine, que nous ne laisserions pas l’argent des Hongrois partir pour financer la guerre, et que nous ne fournirions pas d’équipements militaires en Ukraine. Nous resterons donc en dehors de ce conflit. C’est un gouvernement qui reste à l’écart, y compris à l’écart de la guerre. Les citoyens peuvent être sereins : ils savent qu’il en est ainsi. Gouvernement national égale sécurité. Gouvernement national égale absence de guerre. Je pourrais dire, sans fausse modestie, que tant que je serai Premier ministre, chacun pourra dormir tranquille : nous ne serons pas entraînés dans cette guerre. Des élections approchent ; je suggère que chacun garde cela à l’esprit. En ce qui concerne le risque de guerre aujourd’hui, je dois dire ceci : depuis le début du conflit, nous n’avons jamais été aussi proches d’un élargissement de la guerre qu’en ce moment. Et le danger augmente de jour en jour. Pourquoi ? Premièrement, les États-Unis se sont retirés des actions militaires et du soutien direct à l’Ukraine. Ils poursuivent encore des efforts de paix, mais ils arrivent au bout de leur patience ; si aucune solution rapide n’émerge, ils se retireront aussi de la diplomatie visant à instaurer la paix. Il ne resterait alors que l’Europe et la Russie. Or les dirigeants européens veulent la guerre. Les dirigeants européens veulent donc entrer en Ukraine. Il y a trois ou quatre jours, le Parlement européen a adopté une résolution, j’en ai d’ailleurs un extrait sur moi, appelant à l’envoi d’une « force multinationale de sécurité » en Ukraine. Autrement dit, les grands États d’Europe occidentale, à l’exception des Tchèques, des Slovaques et de nous-mêmes, veulent entrer en Ukraine. Ils ont décidé de gagner cette guerre sur la ligne de front. Je siège parmi eux : ils le répètent jour après jour. Ils discutent des modalités pour remporter la victoire. Ils sont déterminés. Ils ne veulent ni paix négociée ni gel des lignes actuelles : ils veulent vaincre la Russie. Ils ont un plan pour y parvenir. L’exposer dépasserait le cadre de cette émission, mais selon moi, il s’agit d’une stratégie erronée. Mais il s’agit bel et bien d’un plan : un plan fondé sur l’idée que cette guerre peut être gagnée sur la ligne de front. Eux veulent s’engager davantage, entrer plus avant dans le conflit. Un quatrième élément qui aggrave encore la situation : l’Ukraine souhaite adhérer à l’Union européenne. Les traités fondateurs de l’Union sont clairs : si un État membre est menacé, les autres doivent lui porter assistance. Dans un contexte où les dirigeants européens veulent déjà intervenir en Ukraine, si l’Ukraine entrait dans l’Union et qu’un fondement juridique existait pour agir, alors dès le lendemain matin ils interviendraient. C’est pourquoi je peux dire que, pour la Hongrie, les deux ou trois prochaines années rendent plausibles même les scénarios les plus dangereux. La nation hongroise tout entière doit concentrer ses forces sur un objectif : maintenir la Hongrie en dehors de la guerre. Le futur gouvernement devra lui aussi consacrer toute son énergie à cette tâche. C’est un travail immense, extrêmement difficile. Je me trouve chaque jour pris entre ces meules. Il faut de la routine, de l’expérience, du jugement, je ne sais plus comment on le dit ici à Budapest ; bref, il faut avoir la tête solide, le cœur à sa place. Et il est essentiel que le pays fasse bloc derrière le gouvernement et le Premier ministre dans cette détermination : quoi qu’il arrive, nous resterons en dehors de cette guerre.
Péter Magyar affirme pourtant qu’il pourrait, sur de nombreux points, s’opposer aussi bien au Parti populaire européen qu’à l’Union européenne, par exemple concernant l’adhésion accélérée de l’Ukraine. Pourquoi estimez-vous que le gouvernement actuel constitue la garantie que cela pourra être empêché ?
Chacun peut décider à qui il croit et ce qu’il choisit de croire. Moi, je n’y crois pas. C’est aussi simple que cela.
Nous voyons l’ampleur des pressions exercées sur la Hongrie, de plusieurs côtés. Comment la pétition nationale peut-elle empêcher ces projets ? Est-ce un instrument suffisant ?
Cela rejoint votre question précédente. Le parti Tisza a organisé un vote pour savoir s’il soutenait l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne. Ils l’ont soutenue ! Alors comment pourraient-ils dire non ? Si nous avons lancé cette pétition, c’est parce que seul le gouvernement hongrois affirme que nous ne donnerons pas l’argent des Hongrois aux Ukrainiens. Le parti Tisza, la DK, ne cessent de nous exhorter à rejoindre les pays qui soutiennent l’Ukraine. Comment pourraient-ils dire non, alors qu’ils nous pressent précisément de nous aligner ? La pétition vise donc à clore ce débat en Hongrie. L’argent des Hongrois ne peut pas être envoyé à Bruxelles, quoi que dise l’opposition. Troisièmement : comment dire non à l’Ukraine si celle-ci vous finance ? Les Ukrainiens fournissent gratuitement des services informatiques de grande valeur au parti Tisza. Leur campagne est organisée avec ce soutien. Ce n’est pas une collusion secrète : c’est une collusion ouverte. Les Ukrainiens déclarent eux-mêmes qu’ils œuvrent pour qu’il n’y ait plus de gouvernement national en Hongrie. Voilà pour la question de savoir qui serait capable de dire non…
Parlons aussi de la situation économique. Les retraités ont perçu leur 13e mois ainsi que la première tranche du 14e. Les salaires revalorisés et exonérés d’impôt sur le revenu sont arrivés. Mais la guerre est toujours là, et l’économie européenne traverse des difficultés. L’économie hongroise pourra-t-elle tenir ce rythme ? Je mets cela entre guillemets.
Le fait est qu’en Europe il y a des licenciements. En Hongrie, nous nous sommes habitués ces dernières années au plein emploi, voire à une pénurie de main-d’œuvre plutôt qu’à un excédent. Il est donc difficile, du point de vue hongrois, d’imaginer une montée soudaine du chômage de masse. Pourtant, l’Europe s’oriente dans cette direction. Au cours de l’année écoulée, plus de 200 000 emplois ont disparu en Pologne, 161 000 en Tchéquie, 144 000 en Roumanie, 129 000 en Allemagne. Des secteurs entiers s’effondrent. L’industrie européenne de l’aluminium est pratiquement à genoux. L’industrie chimique est sur le point de l’être. Le chômage de masse et la disparition de branches industrielles entières menacent. La raison en est simple : en raison de la guerre et des sanctions, le prix de l’énergie en Europe est trois à quatre fois supérieur à celui des États-Unis ou de la Chine. Il en résulte que tous les produits fabriqués en Amérique et en Chine, tels que l’aluminium, les produits chimiques et les véhicules automobiles, ont un coût de production beaucoup plus bas. Ils peuvent donc être fabriqués à moindre coût, vendus à un prix plus bas et évincer les produits européens des marchés. C’est ce qui se passe aujourd’hui en Europe. Dans ce contexte, je considère que c’est un exploit remarquable, non pas seulement du gouvernement, mettons cela entre parenthèses, mais des acteurs de l’économie hongroise. Je suis reconnaissant envers la Chambre de commerce et d’industrie, mais aussi envers les syndicats, qui ont su conclure des accords permettant de maintenir le plein emploi en Hongrie. Aucun secteur ne s’effondre. L’industrie automobile, menacée ailleurs en Europe, continue de croître en Hongrie. Nous avons amorcé à temps la transition de la production de véhicules thermiques vers celle de véhicules électriques, d’abord de manière complémentaire, puis progressivement dominante. Grâce à cela, aucune usine automobile ne fermera. Si nous n’avions pas effectué cette transition, batteries comprises, nous n’aurions pas seulement perdu de la croissance : nous aurions dû assister à la fermeture d’usines traditionnelles. C’était la condition préalable pour sauver ces sites industriels. Je me suis récemment rendu chez Mercedes : la 5 000e embauche y a été célébrée, et puisque l’usine produira des véhicules électriques, 3 000 recrutements supplémentaires sont prévus, tandis que, dans d’autres pays européens, des milliers d’ouvriers sont licenciés. Rien de tout cela n’est garanti. Maintenir une société fondée sur le travail, le plein emploi, et même progresser en pleine guerre, alors que le conflit freine l’économie, n’a rien d’évident. Augmenter le salaire minimum de 11 % avec une croissance de 1 %, doubler les avantages fiscaux pour les familles, introduire un 14e mois de pension, exonérer d’impôt les mères, proposer des prêts immobiliers à taux fixe de 3% : c’est sans précédent ! L’Europe va dans la direction opposée, mais en Hongrie, on ne le perçoit pas toujours. Rester à l’écart de la guerre et maintenir une politique économique fondée sur le travail est la condition pour que le niveau de vie des Hongrois ne baisse pas, mais au contraire progresse.
Que faut-il pour maintenir ces résultats et ces performances ?
De l’argent. Il faut générer des ressources et veiller à ce que les surprofits réalisés en Hongrie ne quittent pas le pays, sauf dans la mesure nécessaire à la loyauté contractuelle et aux investissements futurs. Le surplus doit rester dans l’économie hongroise et être redistribué aux familles. Entre 2010 et 2025, plus de 15 000 milliards de forints ont été prélevés sur les grandes entreprises, les banques, les institutions financières, les compagnies énergétiques et les chaînes multinationales, pour être consacrés aux mères, aux aides familiales, aux 13e et 14e mois de pension. Cette politique doit se poursuivre. Il ne faut pas laisser les multinationales, Shell, Erste et d’autres, entrer au gouvernement et emporter l’argent des Hongrois.
J’ai interrogé le Premier ministre Viktor Orbán sur le différend énergétique entre la Hongrie et l’Ukraine, la poursuite de la guerre et les enjeux économiques.