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Conversation entre Viktor Orbán et Tibor Kapu lors de la cérémonie de remise des prix du Mandiner

Tibor Kapu : C’est avec un immense plaisir que nous vous souhaitons la bienvenue ! Je n’irai peut-être pas jusqu’à parler de revanche. Je ne me sens pas assez courageux pour cela, pas à cette table, du moins pour le moment.

On verra bien comment tout cela se termine.

Oui, on verra à la fin… Comme vous l’avez vu, ce n’est pas notre première conversation avec Monsieur le Premier ministre, mais cette fois nous sommes dans un rôle complètement différent. Je vais faire de mon mieux, même si je ne suis qu’un reporter improvisé. Je vois bien les sommets qui se dressent devant moi ; j’espère qu’un jour, peut-être l’an prochain, je serai nommé dans la catégorie « Journaliste de l’année ». Mais cette année, c’était totalement impossible. Je préfère prévenir : vous n’allez probablement pas entendre les questions classiques, même si Monsieur le Premier ministre donne beaucoup d’interviews ces derniers temps. Je doute aussi que ce soit le moment le plus palpitant de la soirée, puisque nous allons parler de science…

Attendez, attendez, attendez un peu…

Bon, oui, prenons un instant. On verra, on verra bien. Donc, pas de tour dans le chapeau ni de surprise : nous allons surtout parler de science, de société et de sujets du même ordre, si cela ne vous dérange pas, Monsieur le Premier ministre.

Les questions me conditionnent.

Je les ai notées pour éviter de multiplier les erreurs, donc je vais en partie les lire, en partie pas. Ma première question, Monsieur le Premier ministre, porte sur ce qui me semble être aujourd’hui l’un des catalyseurs les plus importants du changement social : la technologie. On pourrait même plaisanter, je suis ingénieur mécanicien de formation, en disant que ce sont les ingénieurs qui dirigent le monde. J’espère que beaucoup partagent mon avis. Il est également vrai que la technologie influence de plus en plus d’aspects de notre vie. Il est difficile de trouver des statistiques à ce sujet. En Chine, si j’ai bien lu, plus de trois millions de personnes obtiennent chaque année un diplôme dans le domaine STEM ; cela représente environ 40 % des diplômés dans des filières techniques ou scientifiques. En Hongrie, nous sommes un peu en dessous, autour de 30 %. Ma question est donc la suivante : comment renforcer, en Hongrie et même en Europe, la formation des ressources humaines capables de créer l’innovation technologique ? Comment faire en sorte qu’il y ait davantage de personnes prêtes à porter ce progrès et à faire avancer le monde ?

Tibor, tout d’abord, merci beaucoup de me donner l’occasion d’être ici aujourd’hui à vos côtés, sur cette scène. Félicitations pour votre réussite !

Merci infiniment !

Je vous remercie également pour la place que vous avez su vous créer dans le cœur de beaucoup de Hongrois, disons des personnes de sensibilité de droite ou nationale, mais je suis sûr qu’il y en a aussi quelques-unes à gauche, grâce à vos réflexions sur votre performance. Pour être honnête, j’en suis déjà une question plus loin, si je puis me permettre d’être un peu impoli, car c’est une bonne question, évidemment, et j’y ai moi-même réfléchi il y a trois ou quatre ans. Nous avons d’ailleurs pris des décisions pour essayer d’augmenter, par différents moyens, la proportion de diplômés en filières techniques dans l’enseignement supérieur. Mais depuis plus d’un an, ce n’est plus ce qui m’occupe. Ce que je me demande, c’est : que va-t-il advenir de toutes ces personnes ? Parce qu’entre-temps, j’essaie de comprendre cette chose qu’on appelle l’intelligence artificielle, ce qui n’est pas simple, comprendre ce que c’est vraiment. Et une bonne partie des textes consacrés à l’IA nous avertissent, nous, décideurs, que certaines professions vont disparaître. Je me demande donc aujourd’hui si nous n’avons pas formé, avec beaucoup d’enthousiasme ces dernières années, une grande partie des jeunes à des métiers que l’intelligence artificielle va soit éliminer, soit transformer en profondeur, au point qu’il faille tout repenser. Bien sûr, ce serait formidable d’avoir davantage d’informaticiens, mais, et les études le disent, la profession figure parmi celles promises à un sérieux déclin : l’IA va en décimer les rangs. Je ne dis pas qu’elle va l’éradiquer, mais elle va la réduire considérablement. Nous devons donc réfléchir à ceci : alors même que nous n’avons pas terminé ce que nous avions commencé, former plus d’ingénieurs, d’informaticiens et de spécialistes du high-tech, il faudrait déjà former les gens à l’ère qui arrive, tout en poursuivant notre travail actuel. Ce que je veux dire, c’est que nous, responsables politiques, nous nous retrouvons dans une situation similaire à la vôtre, vous les explorateurs : ce n’est pas ce qui existe déjà qui nous intéresse, mais ce qui va advenir. Et dans ce monde qui vient, j’ai le sentiment qu’il faudra des compétences d’un tout autre type. C’est à cela qu’il faudrait réfléchir maintenant : imaginer quelles formes nouvelles devrait prendre la formation technique pour que nous puissions tenir notre place dans la prochaine ère, celle qui frappe déjà à la porte, ou qui est carrément en train de la bousculer.

Merci beaucoup d’avoir presque introduit, sans le savoir, la question que je voulais poser ensuite. Les décideurs politiques… Traditionnellement, je pense qu’il y a relativement peu de profils techniques parmi eux, même s’il existe bien sûr des exceptions. Lors d’un événement similaire la dernière fois, le public avait réservé une ovation à la Dre Orsolya Ferencz, qui est d’ailleurs parmi nous ce soir. J’espère qu’il en sera de même aujourd’hui. Et il n’y a pas qu’elle : László Palkovics, István Tarlós… Il existe des exemples de scientifiques ou d’ingénieurs qui sont arrivés à des postes de décision politique. Si l’on considère que c’est une direction dans laquelle nous avançons, comment pourrait-on encourager cela ? Comment davantage de personnes issues des filières techniques pourraient-elles « s’infiltrer » dans ces positions de décision ?

Cher Tibor, j’ai essayé, vous savez. Je peux même citer un nom : nous avons fait de József Pálinkás un ministre. Mais disons que l’expérience ne me donne pas très envie de combler de cette manière le manque de représentation des ingénieurs dans la vie politique… Soyons justes : je lui dois tout de même quelque chose, et ce quelque chose me conduit, je pense, à la réponse que je peux vous donner. Un jour, alors qu’il était ministre, il m’a convaincu d’aller en Suisse pour visiter cette merveille, ou je ne sais comment dire, qu’est le CERN, ce centre de recherche sur…

Un accélérateur de particules.

Voilà, un accélérateur de particules. Selon lui, un Premier ministre devait absolument voir cela, le comprendre, parce qu’on peut saisir beaucoup mieux le rôle futur de la science en observant cet endroit qu’en lisant dix volumes sur le sujet. Alors j’y suis allé avec lui, et j’ai vu. Comme vous le dites, Tibor : un accélérateur de particules. Mais l’intérêt n’est pas que les particules vont vite, une fois qu’elles vont suffisamment vite, bien sûr, je ne comprenais rien au fond du mécanisme, mais j’ai tout de même saisi ceci : l’essentiel n’est pas leur vitesse, mais le moment où on les fait entrer en collision. Et à ce moment-là se produisent toutes sortes de phénomènes, et ce qu’ils essaient de capturer et d’analyser, c’est l’instant précis de la collision. En fin de compte, cela touche à la question du Big Bang. Et alors j’ai posé cette question, même si je ne comprends pas grand-chose à la technique, j’avais vaguement saisi l’idée : Big Bang… J’ai demandé : si l’on parvient à accélérer les particules suffisamment vite, à les faire entrer en collision, à saisir cet instant et à l’analyser, obtiendra-t-on une réponse à la question : Dieu existe-t-il ? Autrement dit : y a-t-il un Créateur derrière le Big Bang, ou bien constate-t-on qu’il n’y a personne, qu’il ne s’est produit qu’un simple phénomène physique ? Et c’est là que se trouve ma réponse à votre question.

Vous prenez les choses de loin, Monsieur le Premier ministre…

Le directeur du CERN m’a répondu ceci : nous ne cherchons pas à savoir pourquoi cela se produit ou s’est produit, mais comment. Les ingénieurs cherchent à comprendre comment les choses se passent ; les responsables politiques doivent comprendre pourquoi elles se produisent et pourquoi elles se produiront. Ce sont deux métiers différents. Il est très rare qu’un ingénieur s’intéresse non seulement au « comment », mais aussi au « pourquoi ». C’est pour cela, à mon avis, qu’il y a moins d’ingénieurs en politique, et davantage de personnes comme moi, des juristes, ou des gens issus d’autres domaines des sciences sociales. C’est un peu compliqué, mais voilà. Et longue vie à József Pálinkás, bien sûr !

Ma question suivante. Quand j’étais dans l’espace et que je regardais vers le bassin des Carpates, je voyais vraiment un peuple. Je dis toujours que nos ancêtres ont fait un excellent choix en nous installant ici, guidés par le Cerf Miraculeux, car le bassin des Carpates est extraordinairement facile à repérer de là-haut. Cependant, les mois à venir seront, il faut le reconnaître, dominés par la rivalité politique. À mes yeux, c’est naturel, mais aujourd’hui la polarisation politique est devenue un phénomène mondial. Elle apparaît dans énormément de pays, du moins c’est ce que j’observe. Que peut faire l’élite politique hongroise pour que dans les mois qui viennent, nous traversions la période menant au 13 avril de manière à pouvoir nous réveiller le lendemain en ayant encore le sentiment d’être dix millions à vivre dans le même pays, et que nous devrons continuer à vivre ensemble, quoi qu’il se soit passé la veille au soir ?

Moi, je prévois que le matin où je me réveillerai, je penserai à quel point c’est bon de vivre dans ce pays. Mais nous verrons bien quand nous y serons. À propos de ce que vous disiez, « nos ancêtres ont bien choisi l’endroit », il y a quelque chose qui me travaille ces temps-ci, même si cela n’a a priori rien à voir avec mon travail. Car la vraie question, c’est : qui a choisi cet endroit ? À l’école, on nous a appris que ce sont Árpád et les autres chefs de tribus. Mais la question la plus fascinante, que le public et la communauté scientifique hongroise ont remise sur la table ces derniers mois, c’est : étions-nous les Avars, ou ne l’étions-nous pas ? C’est une question très importante. La réponse, que nous ne connaissons pas encore, pourrait tout bouleverser. Fin de la parenthèse. Et dans ce cas, on ne parle plus de 1 100 ans, mais de beaucoup plus. Vous avez parlé de polarisation, Tibor, pour décrire la politique mondiale actuelle. Examinons d’abord si cette affirmation tient vraiment. J’ai peur en effet qu’elle ne soit vraie qu’avec des nuances. Parce que, selon moi, il n’est pas exact de dire que partout dans le monde, la société et la politique se polarisent. Cela n’est vrai qu’en Occident. Nous commettons ici l’erreur de prendre les phénomènes du monde occidental pour des phénomènes globaux. Je me souviens que lorsque la crise financière de 2008–2009 a éclaté, que tout le monde appelait « crise financière mondiale », je me suis rendu un an ou deux plus tard au Vietnam pour y donner une conférence. J’ai parlé de la « crise financière mondiale de 2008–2009 ». Les Vietnamiens m’ont regardé et m’ont demandé : « Quoi ? Quelle crise mondiale ? Ici, il n’y en a pas eu. Où était cette crise mondiale ? » Ils n’en avaient absolument pas connaissance, ils en ont été épargnés d’une manière ou d’une autre. Ce que je veux dire, c’est que dans une grande partie du monde, il n’y a pas de polarisation, mais au contraire une addition des forces, leur réorganisation. De nouvelles grandes puissances émergent précisément parce qu’elles savent fédérer les forces présentes dans leur société. Là, ce n’est pas la polarisation qui domine, mais la croissance, le développement. La polarisation existe en Occident. La question est : pourquoi ? Je suis certain que de nombreux livres en parlent déjà. Je ne prétends pas détenir à moi seul la vérité, mais voici ce que j’ai observé : Il y a polarisation en Occident parce qu’il y a insuccès. Le système politique que nous avons construit sur les fondements intellectuels et linguistiques anglo-saxons, appelons-le la démocratie moderne, est en échec. Il n’est pas inefficace en termes de performances politiques, on pourrait également en discuter, mais l rend les sociétés elles-mêmes incapables de réussir, ou il ne sait pas leur offrir les moyens de réussir dans un monde en mutation. Voilà le fond du problème. Quand un pays, un continent, regardez les États-Unis, mais cela vaut aussi pour l’Union européenne, se trouve dans l’échec ; quand le niveau de vie baisse ; quand vous devez travailler plus aujourd’hui qu’hier pour obtenir la même chose qu’hier ; quand vous pensez que vos enfants vivront moins bien que vous : tous ces signes sont omniprésents en Occident. Autrement dit : le modèle gouvernemental occidental n’est pas capable aujourd’hui de rendre ces sociétés prospères. Il ne l’a pas toujours été, mais aujourd’hui il ne l’est plus. Et comme la lutte politique se déroule à l’intérieur de ce cadre démocratique, l’échec conduit inévitablement à la polarisation. Parce que l’échec appelle la question : qui est responsable ? Qui a mal fait ? Qui a provoqué l’échec ? On ne parle plus de qui pourra assurer à nouveau une prospérité, ni de comment. En Occident, si vous vous référez à l’univers de l’internet, il s’agit uniquement de savoir qui est responsable de l’échec. Et si un système économique est en échec, et le système économique occidental, dans la reconfiguration actuelle de l’économie mondiale, est bien en échec, alors la polarisation s’installe également dans la vie publique. Si nous regardons seulement l’Europe : il y a une guerre sur notre continent. Les gouvernements démocratiques européens ont-ils une réponse à la question de la guerre et de la paix ? Non. Il y a la migration. Les gouvernements démocratiques européens ont-ils une réponse à comment la gérer, l’empêcher, l’intégrer ? Ils n’ont pas de réponse à cette question. Nous, oui. L’Occident, non. Ou encore, il y a le problème de la compétitivité : si l’on examine la recherche et le développement, les Chinois surpassent tout le monde en matière de brevets, de technologie, et ainsi de suite. Nous vivons une ère d’inefficacité économique. L’Occident, et particulièrement l’Europe, a-t-il une réponse pour redevenir compétitif ? Ils n’ont pas de réponse. Si, sur les trois questions les plus importantes pour l’Europe, la guerre, la migration, l’incapacité à être compétitifs, non pas un pays, mais aucun gouvernement démocratique européen n’a de réponse, à l’exception du nôtre, parenthèse fermée, c’est un autre débat, alors il faut se demander s’il n’y a pas un problème systémique derrière tout cela. Ce ne sont donc pas des problèmes isolés, mais un problème général de la démocratie et du système de gouvernement démocratique. Et puisque ce système est en échec, il ne peut rassembler du soutien politique qu’en désignant des coupables, et non en proposant des solutions. D’où la polarisation. Voilà ce qui, selon moi, se trouve derrière tout cela. Et le comprendre est essentiel : la solution ne se trouve pas dans la politique elle-même, mais dans la capacité de mettre en place des formes de gouvernement, des programmes, des mesures qui, sur ces questions cruciales, apportent de vraies réponses et rendent un pays prospère. Ma conviction, évidemment partiale, est que depuis 2010, nous avons construit un modèle politique et économique qui a des réponses à ces questions. À la guerre, à la migration, et également à la compétitivité. Je pense que nous sommes chanceux, et que la Hongrie est un pays qui réussit. Certains en Hongrie, ceux qui veulent prendre le pouvoir, essaient d’en convaincre la population du contraire, ce qui se comprend. Et d’autres, au sein de l’Union européenne, qui sont en échec, auraient beaucoup de mal à admettre qu’il existe au moins un pays qui réussit en faisant autre chose qu’eux. On comprend bien les conséquences intellectuelles que cela aurait pour eux. Je considère donc que la Hongrie a su rester en dehors de la spirale de l’échec qui produit la polarisation. Et c’est pourquoi, selon moi, si l’on devait mesurer la polarisation de la vie publique, je pense qu’elle serait nettement plus faible chez nous qu’en France, en Allemagne, sans même parler des États-Unis. Je serais donc prudent avant d’affirmer que notre vie politique est fortement polarisée, parce que dans le contexte international, ce n’est pas le cas. Nous avons un gouvernement fort, une large majorité sociale, nous pouvons la traduire en volonté politique, et cela permet de réussir. C’est cela, aujourd’hui, le modèle hongrois, même si certains préfèrent vous en projeter une tout autre image, un tout autre film lorsqu’il s’agit de la Hongrie. Je vous prie de m’excuser pour mon parti pris et pour la longueur de mon intervention.

Permettez-moi d’être partial. Nous avons parlé de réussite, de compétitivité, de mesures politiques. Moi, je connais une mesure qui a, sans aucun doute, été un succès : c’est le programme HUNOR. Nous devons chérir ces moments qui rassemblent la nation. Je sais que ce n’est pas si loin le jour où les Irlandais nous ont battus au stade Puskás, et nous en parlons encore avec le cœur serré. Mais il y a HUNOR, et l’équipe de HUNOR, elle, a gagné : elle a conquis le cœur des Hongrois. Aujourd’hui nous avons une bonne équipe, nous sommes soudés, nous avons un bon leader, un bon entraîneur. Des PME nous ont rejoints, des chercheurs ont eu envie de participer et ont envoyé avec nous une multitude d’expériences dans l’espace. Nous avons travaillé ensemble sur des idées, et les 25 expériences que nous avons emportées sur la station spatiale, nous les avons toutes menées à bien. Nous, les collègues, les chercheurs et tous ceux qui ont travaillé sur ce vaste et ambitieux projet, pouvons-nous compter, à l’avenir aussi, sur le soutien du gouvernement hongrois ? Et, selon vous, Monsieur le Premier ministre, dans quelle direction va, grosso modo, l’avenir de la recherche spatiale hongroise ?

Si je peux faire deux pas en arrière pour mieux franchir l’obstacle que représente votre question, il faut commencer par ceci : ce que vous faites est particulièrement important parce que nous sommes un pays vaincu. Plus précisément, sommes confrontés au défi de transformer un pays vaincu en pays victorieux. C’est une tâche extrêmement difficile, car notre défaite remonte à l’après-Première Guerre mondiale : nous avons perdu nos territoires, notre population, toutes nos ressources naturelles, tout. Il ne nous est resté, sous le nom de Hongrie, qu’un territoire qui, selon la logique de l’économie moderne, est objectivement non viable. Et cette décision, pour l’instant, nous ne pouvons pas la corriger. Il y a bien eu des tentatives au XXᵉ siècle, mais, de notre point de vue, elles ont échoué. Donc ce qui a fait de nous un pays perdant, en situation d’échec, nous ne pouvons pas le corriger aujourd’hui. Mais on ne peut pas vivre en pensant sans cesse que l’on est un peuple perdant. Il faut bien gagner quelque part, car le monde est fait, au fond, de gagnants et de perdants. Tu ne peux pas, tu ne dois pas laisser les autres te ranger dans le camp des perdants, et encore moins t’y ranger toi-même, toi et les tiens. C’est impossible, car de cela ne sort ni vie heureuse, ni même une vraie vie ; il n’en sort rien. Nous devons donc, à partir de cette situation objectivement perdante et de cette nation vaincue, faire une nation victorieuse. À mes yeux, c’est là la mission de la politique hongroise. C’est à cela que devrait toujours s’employer et réfléchir tout gouvernement hongrois. Quels sont les indicateurs ? Si tu ne peux pas traiter le mal à la racine, comment peux-tu malgré tout réussir dans de telles conditions ? Comment les Hongrois mesurent-ils cela ? Nous avons plutôt bien trouvé comment compenser notre situation fondamentalement défavorable. Que regarde le Hongrois ? Les prix Nobel. On a parlé de Krasznahorkai. Un lauréat de plus. Peu importe qu’il ait pu dire ou écrire sur la nation hongroise des choses qu’on n’a pas envie de lire à ses enfants : un Nobel reste un Nobel. C’est un de plus. Les médailles d’or olympiques. Nous avons ici parmi nous un maître qui en a ajouté trois. Des médailles d’or olympiques. Les Oscars. L’image, le monde moderne, le cinéma, l’industrie du divertissement : les Oscars. Quatrième mesure : les performances de l’équipe nationale hongroise de football, à chaque époque. Ce n’est pas une simple question de sport, puisqu’il s’agit du jeu le plus populaire et le plus important au monde, dans lequel nous avons jadis été parmi les vainqueurs et où nous sommes devenus entre-temps perdants. C’est donc un indicateur : en laissant de côté les grands contextes historiques et en ne regardant que le football, comment pouvons-nous redevenir gagnants dans ce domaine ? Si nous n’y arrivons pas là, nous n’y arriverons pas non plus à grande échelle. Ce n’est pas un hasard si je me bats avec autant d’acharnement pour que nous réussissions aussi dans ce domaine. Ce sont donc quatre instruments de mesure, quatre critères. Et, pour en venir à votre question, je pense que vous en avez introduit un cinquième, et c’est fantastique : il s’agit de la connaissance et de l’exploration du monde au-delà de la Terre, du monde extra-terrestre, et de la contribution que nous pouvons apporter au savoir universel qui s’y construit. Et vous, en faisant en sorte qu’après quarante ans nous ayons à nouveau un astronaute, à nouveau des recherches, comme vous l’avez dit, des petites entreprises, un écosystème que vous avez réussi à construire, vous nous placez dans une cinquième catégorie où nous pouvons aussi mesurer notre réussite. Ce que vous avez fait… Bien sûr, beaucoup vous aiment parce que vous êtes allés dans l’espace, cela compte, bien sûr. Mais la vraie raison de cette affection, c’est que vous êtes les Hongrois qui sont montés dans l’espace. Cela n’a pas la même signification. Nous aussi, nous y sommes ; nous aussi, nous sommes quelqu’un. Nous faisons partie de ce monde parmi les plus complexes, les plus exigeants, les plus tournés vers l’avenir, le monde au-delà de la Terre ; nous y sommes, nous aussi, nous y travaillons. Nous ne sommes pas un grand pays, je n’emploierais pas le mot « petit », nous ne sommes pas aussi grands que les plus grands, mais nous sommes là avec un poids réel, avec de vraies performances, et nous pouvons encore les renforcer. Dans l’influence que nous pouvons exercer sur l’avenir, sur l’avenir de l’humanité, nous pouvons jouer, grâce à la recherche spatiale, un rôle encore plus important que celui que nous avons joué jusqu’ici. C’est cela que vous dites. Et c’est pourquoi ma réponse est claire : tant qu’il y aura un gouvernement national, et tant que cette idée restera la mission centrale derrière chacune de nos décisions, il sera du devoir strict du gouvernement hongrois de soutenir la recherche spatiale et les Hongrois qui y participent, afin qu’ils apportent leur contribution à ces performances visibles de tous, au sommet du monde. Vous ne pouvez donc pas simplement compter sur ce soutien : c’est, pour parler en termes juridiques, un devoir constitutionnel et une vocation historique du gouvernement hongrois de soutenir cela, et de soutenir aussi, le cas échéant, tous les nouveaux domaines de ce type. Indépendamment du fait qu’on aime ou non la recherche spatiale.

Vous étiez quelques centaines à en être témoins, donc merci infiniment pour cette promesse, au moins à moitié formulée. Ma dernière question. Je vois que nous n’avons plus beaucoup de temps, mais c’est peut-être celle qui m’intéresse le plus… et j’en aurai encore une question bonus si le temps nous le permet. Nous voyons que la recherche spatiale mondiale revient aujourd’hui vers la Lune ; cinquante ans après, nous pourrons, espérons-le, y retourner, puis aller un jour sur Mars, voire la peupler après avoir établi une colonie lunaire. Bien sûr, cela comporte encore énormément d’obstacles. Mais si, un jour, nous devenons une espèce multiplanétaire, j’imagine qu’il existe aujourd’hui peu d’interviews réalisées avec vous, Monsieur le Premier ministre, où ce mot est utilisé. Monsieur le Premier ministre, dans une perspective historique, si l’on regarde les deux derniers millénaires, quelles leçons pouvons-nous tirer pour créer une nouvelle société, une nouvelle civilisation sur un nouveau territoire ? Quelles erreurs devons-nous éviter pour que cette société puisse prospérer à la surface d’une nouvelle planète ? La parole est à vous !

C’est aimable à vous… Je pense même que des esprits bien plus brillants que le mien ne sauraient donner une réponse certaine, ou même fiable, à cette question. Je le sais parce que je parle parfois avec eux, ces types du high-tech, si je puis dire ainsi, ceux qui, dans la Vallée, réalisent toutes sortes de prouesses ; par exemple, cette idée d’une colonie martienne vient aussi de là-bas. Et j’y réfléchis souvent. Mais indépendamment d’eux, cette question m’a occupé longuement : avons-nous le droit, en tant qu’humanité ? Est-ce que cela fait partie de notre mission ? Le Créateur a-t-il eu l’intention que nous allions au-delà de la Terre et que nous créions une civilisation galactique, pour dire les choses ainsi ? J’ai feuilleté la Bible, ou du moins j’ai essayé, pour voir si je pouvais y trouver une phrase qui y fasse référence. Mais tous les versets qui parlent du fait de « peupler » ne mentionnent que la Terre. Je ne sais pas si cela ferme la porte à une possibilité scientifique, sans doute pas, mais dans l’Écriture, je n’ai trouvé aucun passage qui, dans l’idée de « peupler », emmène le lecteur, ou le croyant, au-delà de la Terre. Peut-être que les théologiens, en lisant de plus près, y trouveraient quelque chose ; moi, je n’ai rien trouvé. Deuxième constat : nous ne pourrons pas arrêter la curiosité humaine. Comme pour la plupart des bonnes choses, et des problèmes, cela vient de là : l’homme est un être excité par l’inconnu. Cela cause beaucoup d’ennuis, et beaucoup de belles choses aussi. Il cherche des moyens de satisfaire cette passion, et l’un d’eux, c’est l’exploration de l’espace. Je suis donc certain que des gouvernements, des entrepreneurs puissants, des multinationales dépenseront des sommes colossales pour satisfaire cette passion et cette curiosité. Ils créeront des colonies sur la Lune, sur Mars, et Dieu sait où encore. Maintenant : est-ce que cela servira l’humanité, ou pas ? Est-ce que ce sera bon pour nous, et si oui, où cela s’arrête-t-il ? Parce que si j’ai bien compris, je ne suis pas spécialiste, je regarde simplement la télévision, il existe tellement de galaxies que les atteindre toutes, serait un projet de vie… même pour le Bon Dieu. Ce sont des dimensions inconcevables. L’esprit humain ne peut pas les saisir. Mais il faut se préparer au fait qu’il y aura quantité d’innovations techniques, de découvertes, d’inventions, d’expériences qui chercheront à créer des environnements vivables pour l’homme dans des endroits autrement inhabitables. Sur Terre aussi, nous avons des zones totalement invivables et pourtant nous essayons d’y créer des conditions acceptables pour la vie humaine. Alors pourquoi ne pourrions-nous pas le faire sur la Lune ou sur une planète appelée Mars ? Donc des choses de ce genre vont arriver. Je ne pense pas que ce sera linéaire ; si on regarde l’histoire de la recherche spatiale, son développement est fait plutôt de vagues, de poussées soudaines. Il ne s’agit donc pas d’une progression en ligne droite. Il y a des périodes de vingt, trente, quarante, cinquante ans où il n’y a tout simplement ni argent, ni président américain intéressé, ni masse critique d’énergie et de volonté pour lancer de nouvelles aventures spatiales. C’est pourquoi je pense que ce seront des élans, des sursauts. Un jour, cela repartira. Pendant un ou deux ans, ce sera une sensation. Peut-être même qu’il y aura des marchés, et si un marché existe, ce sera plus durable. Et je crois que le processus est imparable, sauf si l’humanité se détruit elle-même technologiquement, par exemple dans une guerre nucléaire, et se renvoie à l’âge de pierre. Mais tant qu’elle dispose des outils et des connaissances permettant d’imaginer et de créer ce type d’environnements vivables sur des terres extraterrestres, alors oui, ces choses arriveront. Je pense donc que c’est ce qui se passera. Je pense également que nous devons être présents là-dedans. Je ne conseillerais pas aux Hongrois de rester à l’écart de cela. Même si nous n’avons pas les réponses aux grandes questions fondamentales, il faut nager aux côtés des meilleurs, des plus intelligents, des meilleurs instituts de recherche, des meilleurs États du monde. Nous devons être là, apprendre, ramener des connaissances, et contribuer, à notre mesure, à ces grandes entreprises de l’humanité. Donc ma réponse courte est : plutôt oui que non.

Et pour conclure notre échange, une vraie surprise…

Je ne pars pas, pardon. Je voudrais ici couper court aux espoirs de l’opposition.

Une vraie question surprise, donc. Je parle énormément avec des enfants ces derniers temps, j’ai beaucoup de chance pour cela ; j’essaie de les inspirer. Et il y a certaines questions qu’ils posent tout le temps à propos de l’espace. L’une d’elles est : comment va-t-on aux toilettes dans l’espace. À Sydney, j’ai eu la chance de participer au camp des enfants hongrois ; après la huitième question sur le même sujet, j’ai abandonné et j’ai fait une demi-heure de deep dive technique, entièrement consacrée à ce point. Mais je ne vais pas vous poser cette question-là. Une autre question fréquente.

Et puis, j’ai dépassé l’âge où je m’intéresse aux processus biologiques d’un autre type. Donc, nous pouvons avancer, oui.

Monsieur le Premier ministre, qu’emporteriez-vous dans l’espace si vous en aviez la possibilité ?

Ça dépend : est-ce qu’on fuit, ou est-ce qu’on voyage ? Si c’est un voyage, évidemment, on emporterait avec soi une photo, plus celle de mes enfants, ce temps est passé, mais bien sûr celle de mes petits-enfants. Je viens aussi de recevoir de vous un drapeau hongrois ayant voyagé dans l’espace : je l’emporterais, au cas où je reviendrais un jour pour le remettre au prochain Viktor Orbán, comme vous l’avez fait avec moi. Un ballon de football, forcément.

Un maillot de Puskás ?

Et un couteau, un couteau sicule, forcément. Avec ça, on est à peu près parés.

Dans l’Armée hongroise, j’ai appris qu’un allume-feu est aussi indispensable.

Ah !

Faire du feu dans l’espace est relativement dangereux.

Oui.

Merci infiniment d’avoir été avec nous ce soir. Je pense que je ne serai pas nommé « Journaliste de l’année » l’année prochaine. On verra quand cet honneur me tombera dessus. Merci beaucoup de m’avoir écouté !

Allez ! Ne lâchez rien ! Ne lâchez rien !

Oui ! Merci beaucoup !

Merci beaucoup, Tibor !

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