Zsolt Törőcsik : Ces derniers jours ont marqué non seulement le début de la nouvelle année, mais aussi l’arrivée d’un véritable hiver. Il n’était pas tombé autant de neige depuis plus de dix ans que la semaine dernière puis les puis les rafales de neige, la pluie verglaçante et des températures négatives même en journée ont fortement compliqué la vie quotidienne. Un léger redoux est attendu ce week-end, avant le retour du froid. C’est aussi à propos des mesures prises ces derniers jours et ces dernières semaines que je vais interroger le Premier ministre, Viktor Orbán. Bonjour !
Bonjour !
Il y a eu des perturbations, des routes fermées, des trains annulés, mais pas de localités totalement isolées, ou seulement très brièvement. Comment évaluez-vous la gestion de la situation par les autorités, les opérateurs de transport et, plus largement, par les citoyens ?
Chaque épisode météorologique de ce type est exceptionnel ; c’est une épreuve pour tout le monde : pour les personnes comme pour les véhicules, pour l’État et l’administration chargée de faire fonctionner les systèmes d’approvisionnement, pour les policiers, les pompiers. En somme, dans de telles circonstances, le temps met chacun à l’épreuve. Globalement, je peux dire que le pays a réussi cette « épreuve de la neige ». La Hongrie fonctionne en temps de paix, bien sûr, mais il est apparu clairement que nous sommes capables non seulement d’organiser sans heurts, ou avec de légères perturbations, la vie de dix millions de personnes dans des conditions normales, mais aussi de faire face à des circonstances extraordinaires. Je tiens d’abord à exprimer ma profonde reconnaissance à tous ceux qui ont dû écarter le danger et garantir la circulation : les cheminots, les gestionnaires du réseau routier, les policiers, les services de protection civile, ainsi que l’armée, qui a également été déployée dans certains points sensibles. Dans de telles situations, les gens ont naturellement tendance à s’impatienter, car leur quotidien est bouleversé. Et pourtant, compte tenu de l’ampleur des perturbations, chacun a dû s’adapter, parfois avec des conséquences concrètes, comme l’impossibilité de collecter les déchets dans certaines rues pendant une longue période, les citoyens ont fait preuve de patience et de discipline. J’en ai été témoin. Dans l’ensemble, le pays a donné une image encourageante et positive. S’agissant des opérations de gestion de crise, nous avons bénéficié d’un certain avantage : lors de notre dernier épisode comparable – était-ce en 2013 ou en 2014, je ne saurais plus le dire – la tempête nous avait pris de court. Sur l’autoroute M1, de nombreuses voitures et personnes s’étaient retrouvées bloquées, et il avait fallu envoyer un SMS collectif pour donner des consignes de survie afin d’éviter des drames. Ces dossiers existent, ils sont archivés. Comme le ministre de l’Intérieur est le même aujourd’hui qu’à l’époque, et que le Premier ministre est également le même, nous avons rouvert ces dossiers pour voir comment nous avions procédé. Cette expérience s’est révélée précieuse. La mise en place de la cellule de crise opérationnelle s’est faite dans un calendrier approprié : elle a été activée dès les premières prévisions. Le ministre de l’Intérieur, fidèle à sa réputation, a exercé une direction ferme et a su garantir, via cette cellule, le fonctionnement coordonné d’institutions allant bien au-delà de son seul ministère. Je dois donc dire que l’impression générale est rassurante. Cela dit, l’hiver n’est pas terminé : le froid va persister, le verglas peut survenir à tout moment. Je demande donc à chacun de faire preuve de vigilance, de gérer ses déplacements avec prudence, et d’être particulièrement attentif aux enfants et aux personnes âgées. Je m’attends encore à des vagues de froid sévère et à de fortes chutes de neige. Cette première épreuve, en tout cas, a été surmontée, et c’est de bon augure.
Il fait plus froid qu’à la même période les années précédentes, ce qui implique une consommation de chauffage plus élevée. Dispose-t-on de quantités suffisantes de gaz dans les réserves nationales ?
Je dispose de données très récentes. Sans vouloir lasser nos auditeurs, je commence chaque journée de travail de la même manière : je lis le rapport de sécurité nationale, qui synthétise les informations recueillies durant la nuit. Il est sur mon bureau dès l’aube, et l’un de ses chapitres concerne toujours les réserves de gaz et d’énergie. J’ai donc une vision quotidienne et précise de nos stocks. Nous avons entamé l’hiver avec des réserves dépassant largement 40 % de la consommation annuelle. Nous disposons donc encore de marges très confortables. En réalité, il n’est même pas nécessaire de puiser massivement dans ces réserves, si tant est que nous y recourions, ce n’est que dans une faible proportion, car les livraisons se poursuivent sans interruption. L’approvisionnement du pays en gaz n’a jamais été interrompu. C’est un point crucial : sans arrivages et sans réserves, nous serions en difficulté. Mais ce n’est pas le cas. Nos stocks sont élevés. Ils sont d’ailleurs nettement supérieurs à ceux prévus par les modèles habituellement utilisés en Europe occidentale. Cela s’explique principalement par le fait que nous disposons d’un seul gazoduc pour notre approvisionnement, ce qui nous oblige à travailler avec des réserves plus importantes. Il y a ensuite la question du bois de chauffage. Pour ceux qui ne sont pas raccordés au gaz, qui ne peuvent pas se le permettre, ou qui ne peuvent pas se chauffer à l’électricité, le bois est indispensable. Chaque hiver, le gouvernement met en place un programme d’aide au bois de chauffage. Cette année, nous l’avons doublé et nous en avons également modifié les modalités : en impliquant les collectivités locales, nous avons instauré un système beaucoup plus rapide et efficace, permettant de livrer des dizaines de milliers de mètres cubes de bois aux familles concernées. Nous fonctionnons sans plafond budgétaire. La cellule de crise et le ministre de l’Intérieur ont reçu une habilitation juridique, une décision gouvernementale, leur permettant de produire et de distribuer la quantité de bois nécessaire, quel qu’en soit le coût. Il ne saurait être question que quelqu’un meure de froid ou soit privé de cette aide sous prétexte que l’enveloppe budgétaire serait épuisée. Cela n’arrivera pas. Les fonds ont été provisionnés. Le code rouge est actuellement en vigueur. Je ne sais pas si tout le monde en connaît la signification : lorsqu’il est déclenché, l’ensemble des institutions sociales ont l’obligation d’être prêtes à accueillir les personnes sans abri, ou celles qui, en raison du froid, ne peuvent rester dans leur logement. Les capacités que nous ouvrons alors, et dont nous disposons, dépassent largement le nombre de personnes dépourvues d’un toit ou vivant sous un abri non sécurisé. Nous sommes donc en mesure d’accueillir les personnes dans le besoin tout au long de l’hiver. Ce dispositif avait été mis en place, et il a de nouveau fonctionné.
Ce qui, en revanche, ne semble pas avoir gelé malgré le froid, c’est le soutien de l’Union européenne à l’Ukraine. Dès les premiers jours de l’année, les milliards ont continué de voler. Deux dossiers sont actuellement sur la table. Le premier est un plan de financement de 90 milliards d’euros, présenté cette semaine par la Commission pour les deux années à venir.Il s’agirait d’un prêt que Bruxelles entendrait rembourser à partir des avoirs russes gelés ou de réparations versées par Moscou. Dans quelle mesure ce plan vous paraît-il réaliste ? Et plus largement, ce paquet est-il justifié, alors que, selon Ursula von der Leyen, il est indispensable pour que l’Ukraine soit forte à la fois sur le front et à la table des négociations ?
Il faut être sacrément solide pour s’y retrouver entre les dizaines et les centaines de milliards. Mais enfin, c’est mon métier, donc je m’y retrouve. Ce que je peux vous dire, c’est que, selon les chiffres mêmes de Bruxelles, 193 milliards d’euros ont déjà été dépensés pour soutenir l’Ukraine. Le cas des Américains est à part. Eux ont été plus malins que nous : ils se sont retirés au bon moment. Je ne sais pas s’ils ont déjà entièrement récupéré leur mise, mais les connaissant, je doute qu’ils y perdent de l’argent. Il est vrai que l’ancienne administration démocrate de Joe Biden a accordé des aides massives. Mais le président actuel y a mis fin : les États-Unis se sont retirés et ont commencé à récupérer leurs fonds. Les Européens, eux, suivent une tout autre trajectoire. Nous avons tendance à ignorer les règles du bon sens, et les dirigeants bruxellois continuent d’apporter un soutien financier quasi inconditionnel à l’Ukraine. Ils disent : « on donne autant que nécessaire ». Les Ukrainiens ne sont pas fous : si on leur dit qu’on donnera tout ce qu’il faut, ils demanderont. Mieux encore, ils exigent. Et parfois, le ton employé est franchement provocateur. Revenons aux chiffres : 193 milliards d’euros se sont déjà évaporés. Pouf. Certes, une partie de cette somme prend la forme de prêts, mais tout le monde sait très bien que l’Ukraine ne remboursera jamais ces prêts. Mais cet argent-là est déjà été transféré. Le problème, c’est que pour cette année et la suivante, l’Union européenne n’a plus de ressources financières à donner à l’Ukraine. La décision a donc été prise de contracter un emprunt commun de 90 milliards d’euros. Il n’existe aucun lien entre cet emprunt de 90 milliards d’euros et les avoirs russes gelés ou d’éventuelles réparations. Ces 90 milliards seront empruntés sur le marché par les pays participants : par 23 États membres sur 26. L’Union emprunte en leur nom, puis c’est elle qui devra rembourser, avant de se retourner vers les États membres. C’est précisément pour cette raison qu’il était essentiel qu’à l’issue de négociations nocturnes particulièrement âpres, la Hongrie, la Tchéquie et la Slovaquie ont obtenu de ne pas participer à ce mécanisme. Autrement dit, ce ne sont pas nous, mais les 23 autres pays, qui contracteront ces 90 milliards pour les transférer à l’Ukraine. Or l’Union européenne n’a pas d’argent propre : elle emprunte pour prêter à l’Ukraine. Un jour, cet emprunt arrivera à échéance. Les Ukrainiens ne rembourseront pas. Et ce sera donc aux emprunteurs de payer. Nous, nous ne serons pas concernés, parce que nous ne participons pas à ce projet. Nous avons ainsi économisé des sommes considérables, et nous avons clairement indiqué que nous ne participerons pas non plus à l’avenir à de telles constructions financières. Mais le cycle 2026–2027 prendra fin. Que se passera-t-il ensuite ? Les Ukrainiens ont déjà pris les devants. Ils ont établi leurs besoins de fonctionnement. Ils ont présenté une demande financière supplémentaire, hors dépenses militaires et de sécurité. Ce sera un poste distinct, qui sera présenté ultérieurement. Ils ont soumis une demande sur dix ans, pour un montant de 800 milliards d’euros. À ce stade, le souffle devrait littéralement se couper : c’est une somme colossale. Je dois donc dire que, selon nos calculs, 800 milliards d’euros permettraient de financer pendant quarante ans l’ensemble des retraites hongroises, ou soixante ans de toutes les politiques de soutien aux familles en Hongrie. Ce sont des montants absolument délirants. Pour quiconque n’a pas l’habitude de manipuler des chiffres à autant de zéros, il est presque impossible de concevoir l’ampleur de ces flux financiers qui seraient transférés de l’Europe vers l’Ukraine pour couvrir ses dépenses courantes. Nous en sommes là aujourd’hui : les dépenses militaires viendront ensuite. La question demeure : pourquoi faisons-nous cela ? C’est la question que je pose moi-même, comme tout Hongrois raisonnable le ferait lors d’un Conseil européen : « Mais enfin, pourquoi faisons-nous cela ? » La réponse est pourtant très claire. La présidente de la Commission l’a encore répétée publiquement il y a quelques jours. Selon eux, cette guerre sera gagnée sur le front. L’Union européenne mise donc sur une victoire militaire ukrainienne face à la Russie, sur le front. Et l’Europe apporte son soutien financier à cette guerre ukrainienne victorieuse. Le raisonnement est simple : après une guerre gagnée, le vaincu paie des réparations, et même des indemnités de guerre. Ils estiment donc que l’armée ukrainienne vaincra la Russie, que la Russie paiera des réparations, et que tout le monde récupérera son argent. L’argent versé aujourd’hui à l’Ukraine serait récupéré demain auprès de la Russie, et la reconstruction serait également payée par la Russie qui a causé les dégâts. Voilà leur hypothèse. C’est sur cette hypothèse qu’ils brûlent par centaines de milliards l’argent des contribuables européens, alors même que l’Europe n’a pas d’argent. Ces sommes manquent donc à l’économie européenne. Mais ils affirment qu’il ne s’agit pas d’une dépense, puisque l’argent reviendra. Pour ma part, je n’ai encore jamais rencontré un seul expert sérieux affirmant que la Russie puisse être vaincue militairement sur le front, et qui plus est à un degré tel qu’elle serait contrainte de payer des réparations. Cela relève de la fable, et même au-delà des contes pour enfants. On nourrit ainsi les citoyens d’Europe occidentale d’un récit manifestement faux, afin de contenir leur mécontentement et d’étouffer les questions dictées par le simple bon sens. J’observe avec stupéfaction combien de temps cette fiction peut être maintenue. En Hongrie, je ne tiendrais pas une semaine avec un tel discours : on me tournerait en dérision, on parlerait d’amateurisme ou d’escroquerie. Savoir si cela peut durer en Europe occidentale, et combien de temps encore, je l’ignore. Tant que les peuples ne se soulèveront pas, comme ils le feraient en Hongrie en l’espace d’une semaine, ils continueront.
Le gouvernement a effectivement publié un rapport évaluant ce que cela coûterait à la Hongrie, ou, plus précisément, quelles charges cela ferait peser sur elle, si elle devait participer à ce financement. La conclusion est que Bruxelles exigerait diverses mesures d’austérité afin de dégager les fonds nécessaires. Or, à ce stade, il n’existerait pas encore de plan officiel de l’Union européenne. Pourquoi pensez-vous malgré tout que Bruxelles formulerait de telles exigences pour réunir cet argent ?
Mais si, bien sûr qu’il existe un plan officiel de l’Union européenne. L’Union explique qu’elle dispose de deux sources possibles pour financer l’Ukraine. La première consiste à demander aux États membres de verser davantage d’argent au budget européen, autrement dit à Bruxelles, afin que cette somme accrue soit ensuite transférée à l’Ukraine. La seconde, si cela ne suffit pas, est de recourir à l’emprunt. Mais dans un premier temps, ils pressent tout le monde jusqu’à la dernière goutte. Je rappellerai simplement que, par rapport aux prix de l’énergie en Hongrie, les ménages d’Europe occidentale paient aujourd’hui trois à quatre fois plus, notamment durant un hiver aussi rigoureux. En Hongrie, les factures de services publics seront certes élevées, mais imaginez-les multipliées par trois. Sans notre système de plafonnement des prix de l’énergie, les Hongrois paieraient exactement ce que paient les ménages occidentaux : des factures trois à quatre fois plus élevées. Ce que je veux dire, c’est qu’en Europe de l’Ouest, on fait déjà passer la facture aux citoyens. Et Bruxelles constate que la Hongrie, elle, refuse de suivre cette voie. C’est pour cette raison qu’une liste d’exigences a été dressée à notre encontre. Et je précise : il ne s’agit pas de rumeurs, ni de propos entendus au détour d’une réunion du Conseil. Tout cela est écrit noir sur blanc. Tout est documenté. Il est clairement indiqué ce qu’ils attendent de la Hongrie. Ils attendent beaucoup de choses. Ils attendent, par exemple, que nous supprimions les taxes sur les multinationales, que nous supprimions la taxe bancaire. Ils ne disent encore rien de la 14ᵉ mensualité de retraite que nous venons à peine d’introduire, mais ils veulent déjà nous faire supprimer la 13ᵉ. Ils exigent une transformation du système de protection des familles, ainsi qu’une refonte de notre politique d’aide à l’accession à la propriété. En clair, ils veulent extraire de la Hongrie l’argent qu’ils ont déjà extorqué aux autres pays. La Hongrie se trouve aujourd’hui dans une situation particulière, et favorable, parce que, ces dernières années, chaque fois qu’il s’agissait de faire payer davantage les Hongrois ou de leur imposer des décisions qui plaisent à Bruxelles, j’ai résisté. J’ai mis mon veto, j’ai refusé, et quand il le fallait, nous nous sommes rebellés, comme sur la question migratoire. C’est pourquoi nous ne permettons pas à Bruxelles de nous pomper financièrement. Les autres pays, eux, sont déjà largement pressurés. Certes, il doit bien y avoir aussi chez eux une limite, et chacun mène ses propres combats ; simplement, ces combats ne sont pas publics, et leur seuil de tolérance n’est peut-être pas le même que celui des Hongrois. Nous, nous n’y participons pas, nous n’appliquons pas ces mesures. Nous avons donc rassemblé toutes ces exigences dans une liste détaillée. Ces attentes à l’égard de la Hongrie figurent dans divers documents ; nous les avons compilées, nous en avons fait un rapport, et nous l’avons rendu public. Aujourd’hui, quiconque souhaite savoir de première main quelles sont les exigences financières de Bruxelles à l’égard de la Hongrie, y compris dans des domaines où elle n’a aucune compétence, comme notre politique d’aide au premier logement, qui est elle aussi critiquée, peut les consulter. Ainsi, aujourd’hui, tout citoyen hongrois qui s’intéresse à la question et qui a le temps, peut lire un rapport officiel expliquant comment Bruxelles entend remettre en cause ou modifier des politiques qui, en Hongrie, sont toutes considérées comme bénéfiques. Cela me facilite aussi la tâche : je n’ai plus besoin d’expliquer cela sans cesse. Il me suffit désormais d’indiquer les liens correspondants et de demander aux citoyens de se faire leur propre opinion, en regardant la réalité de leurs propres yeux. Le gouvernement estime maintenant que, puisque ces exigences sont clairement identifiées et que le bras de fer s’intensifie, car il n’y a plus d’argent, et qu’il devient de plus en plus difficile pour Bruxelles de trouver de nouvelles ressources, il est temps d’interroger les électeurs hongrois. La Hongrie est le seul pays qui consulte systématiquement sa population sur les grandes questions stratégiques : la politique de baisse des charges énergétiques, la migration, les questions de genre, l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne. Et désormais, cette question s’ajoute à la liste. Nous allons la soumettre à l’opinion publique sous la forme d’une pétition nationale. Chacun la recevra et aura la possibilité de dire non, de dire, avec le gouvernement : nous ne paierons pas. Ne comptez pas sur nous : nous ne paierons pas. Nous ne modifierons pas ces mesures sociales hongroises. Nous ne toucherons pas aux politiques de soutien aux familles, à l’accession à la propriété, ni aux dispositifs de protection des retraités.
Ces dernières semaines, vous-même et plusieurs membres du gouvernement avez désigné ce dilemme comme l’un des enjeux majeurs de l’élection. Dans le même temps, le chef de l’opposition a répété à plusieurs reprises que, selon lui, la Hongrie devait rester en dehors de la guerre et qu’ils ne soutenaient pas l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne. On pourrait donc en conclure qu’une forme d’unité pacifiste s’est instaurée dans la politique hongroise. Pourquoi estimez-vous malgré tout qu’il s’agit de l’un des enjeux centraux du scrutin ?
Nous ne pensons absolument pas qu’il y ait la moindre unité sur ce sujet. Au contraire : il existe une opposition frontale entre la position de l’opposition, appelons-la désormais le Tisza et la DK, et celle de l’alliance Fidesz–KDNP. Le parti Tisza et la DK soutiennent l’Ukraine sans la moindre réserve. Ce sont donc des forces politiques pro-ukrainiennes. Les familles politiques auxquelles elles appartiennent au Parlement européen, les Socialistes européens et le Parti populaire européen, soutiennent l’Ukraine de manière constante. Elles ont systématiquement voté en faveur de ces aides. Le Tisza est même allé jusqu’à organiser en Hongrie une consultation interne sur ce sujet. Un vote public a eu lieu pour savoir si les sympathisants du parti Tisza soutenaient l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne. Résultat : plus de cinquante pour cent ont répondu oui ! Autrement dit, du côté gauche de la vie politique hongroise, là où se situent le Tisza et la DK, se trouve une force politique pro-Bruxelles et pro-ukrainienne. De l’autre côté, là où nous nous trouvons, le Fidesz et le KDNP, il y a une force politique favorable aux intérêts hongrois, qui résiste aux exigences de Bruxelles, qui s’y oppose et, lorsque c’est nécessaire, qui s’y rebelle. Voilà la réalité politique hongroise. C’est entre ces deux orientations qu’il faut choisir. Or, à mesure que l’Europe se laisse entraîner de plus en plus profondément dans la guerre, il devient évident que la pression va s’intensifier, car ils souhaitent impliquer tous les pays européens dans la guerre. Ces dernières semaines seulement, plusieurs grands pays de l’Union européenne ont signé des accords prévoyant l’envoi et le stationnement futur de soldats sur le territoire ukrainien. Pourquoi seuls des soldats français ou britanniques iraient-ils se battre et mourir, alors qu’il y a 27 États membres de l’Union européenne ? Il est donc clair que la pression visant à envoyer des jeunes Hongrois combattre en Ukraine va augmenter. Et la crainte est parfaitement légitime : les forces pro-ukrainiennes, la DK et le parti Tisza, céderont à cette pression, comme elles cèdent à toutes les autres. Tôt ou tard, si un gouvernement pro-Bruxelles arrive au pouvoir en Hongrie, des jeunes Hongrois seront envoyés en Ukraine. C’est un danger réel. Et il faut absolument l’empêcher. C’est pourquoi nous ne voulons ni envoyer des jeunes Hongrois, ni des armes, ni de l’argent en Ukraine. Nous ne voulons pas nous enliser dans cette guerre, et nous ne voulons pas permettre qu’elle nous engloutisse. Il ne s’agit donc pas d’un consensus national, bien au contraire. Du point de vue de l’avenir de la nation hongroise, il s’agit de la question la plus conflictuelle qui soit : notre rapport à une guerre que l’Union européenne ne se contente pas de soutenir, mais qu’elle veut gagner, et dont elle entend faire supporter les conséquences financières. Voilà le véritable enjeu. Ces milliards manquent déjà à l’économie européenne, comment ne manqueraient-ils pas à l’économie hongroise ? J’ai d’ailleurs dû poser la question de manière très directe lors du dernier Conseil européen : d’accord, pour deux ans, on envoie 90 milliards d’euros à l’Ukraine ; certes, sans la Hongrie, la Tchéquie et la Slovaquie, mais toutes les estimations fiables montrent qu’environ 400 000 personnes meurent, sont blessées ou deviennent invalides de guerre chaque année, en additionnant les deux camps. Quatre cent mille. Autrement dit, ce que nous finançons, ce n’est pas 90 milliards d’euros, mais 800 000 morts, blessés ou mutilés de guerre, alors même qu’il est évident qu’il existe une autre voie : non pas chercher à gagner la guerre, comme le pensent les dirigeants européens, mais adopter une politique de paix et mettre fin au conflit par la négociation. Nous ne devrions pas envoyer 90 milliards d’euros, ni produire 800 000 victimes supplémentaires. Nous devrions engager immédiatement des négociations directes, et soutenir les initiatives américaines visant à conclure la guerre par un accord. La question clé, celle dont dépend l’avenir de l’Europe, est donc la suivante : jusqu’où les dirigeants européens parviendront-ils à entraîner l’Europe toujours plus loin dans cette guerre, et combien serons-nous à réussir à rester en dehors ? Même si nous devions être seuls, nous devons rester en dehors. Il est tôt le matin, et ces questions historiques peuvent sembler lourdes à jeun. Mais, en réalité, la Hongrie est confrontée à un dilemme bien connu : si l’Europe entre en guerre, la Hongrie, avec sa taille, sa force limitée, et la pression immense qu’on peut exercer sur elle, comme ce fut le cas à plusieurs reprises au XXᵉ siècle, sera-t-elle capable de rester à l’écart ? Y aura-t-il une direction politique, une unité nationale, une volonté commune affirmant que quoi qu’il arrive, nous resterons en dehors de cette guerre ? Nous n’avons pas réussi à rester en dehors de la Première Guerre mondiale. Ni de la Seconde. Toutes deux ont commencé comme des guerres européennes. Le terme de « guerre mondiale » peut sembler lointain, mais il ne l’est pas tant que cela : toutes les guerres mondiales ont commencé par des guerres européennes, et toutes les guerres européennes ont commencé comme des conflits locaux. La Première Guerre mondiale, par exemple, a débuté comme une guerre balkanique. Et la Hongrie n’a pas su rester à l’écart. Il en a été de même lors de la Seconde Guerre mondiale. La grande question est donc de savoir si la Hongrie possède aujourd’hui la capacité, la force politique et la volonté nécessaires pour résister à une pression internationale massive et rester en dehors d’une guerre. C’est la question la plus importante des prochaines années.
Que faut-il pour disposer de cette capacité ? En effet, si l’on ne considère que les tout derniers jours, on voit apparaître soudainement de nombreux foyers de tension dans le monde, en dehors de l’Ukraine : le Venezuela, l’Iran, le Groenland… En quelques jours, les tensions se sont fortement exacerbées. Dans un monde devenu soudainement instable, que faut-il pour parvenir à rester à l’écart ?
Pour nous, ce monde n’est pas soudainement instable. Il peut l’être pour les lecteurs de journaux, pour les journalistes, les présentateurs tant estimés, et peut-être aussi pour certains responsables politiques occidentaux. Mais, pour ma part, je répète depuis 2010 qu’un nouveau monde est en train d’émerger. Dès 2010–2012–2013, nous disions déjà qu’il ne fallait pas croire que le monde dans lequel nous vivions allait se poursuivre tel quel. Des signes apparaissaient à l’horizon indiquant que ce que l’on appelle l’ordre mondial libéral toucherait à sa fin. On peut donc voir ces signes qui indiquent que cela va prendre fin et que quelque chose d’autre va prendre sa place. Aujourd’hui, il est clair que ce qui s’ouvre devant nous est l’ère des nations. Et cela, indépendamment de la personne du président des États-Unis : on pouvait le lire bien avant dans l’évolution des équilibres mondiaux. Le système craquait de toutes parts, une transformation était inévitable. C’est pourquoi, après 2010, vous vous en souvenez peut-être, une politique d’ouverture à l’Est a eu lieu : le développement de relations stratégiques avec la Russie, entre autres. Nous avons commencé à bâtir des relations bilatérales avec des pays et des grandes puissances, en dehors des cadres institutionnels internationaux. J’ai signé des dizaines d’accords portant sur le commerce, la sécurité, les investissements. Je n’ai pas attendu que l’Union européenne fasse quelque chose en espérant que cela produise un effet bénéfique pour la Hongrie, ce que je ne crois pas d’ailleurs ; l’attentisme n’est de toute façon pas une bonne stratégie. Je n’ai pas non plus attendu que tout se règle au sein de l’OTAN. Nous avons conclu des accords bilatéraux, car l’avenir, celui de l’ère des nations, reposera fondamentalement sur des relations bilatérales : accords russo-hongrois, américano-hongrois, turco-hongrois ou avec le monde turcique. Nous avons fait ce travail en amont. La situation actuelle ne nous surprend donc pas. Ce qui se passe aujourd’hui dans le monde, cette transformation en fusion, presque magmatique, nous l’avions anticipé et nous nous y sommes préparés. Je ne prétends pas qu’il n’y aura pas de surprises. Personne, à part les voyants, n’aurait pu prédire à l’avance une intervention au Venezuela. Mais cela ne nous surprend pas fondamentalement. Nous avons une logique, une méthode, une manière d’aborder ces situations, et nous sommes capables d’y répondre en temps voulu.
Notre temps est compté, mais abordons encore une question essentielle. Nous avons beaucoup parlé, l’an dernier déjà, de l’impact d’un environnement international incertain sur l’économie. En Hongrie, de nombreux programmes de soutien ont été lancés au début de cette année : exonération de l’impôt sur le revenu pour les mères, augmentation des avantages fiscaux familiaux, revalorisation des retraites, hausses salariales. Ailleurs, on observe plutôt une attitude attentiste sur le plan économique. Pourquoi le gouvernement a-t-il jugé nécessaire de lancer ces programmes malgré tout ?
Parce que nous avons réfléchi à ce que sera l’année 2026. Et pour les Hongrois, 2026 sera à la fois l’année des dangers et l’année des opportunités. Il faut réduire la probabilité des dangers et saisir les opportunités, ce n’est pas si compliqué. L’élection d’avril sera décisive à cet égard. C’est pourquoi nous disons que l’élection de 2026 doit être une élection sûre. Si nous obtenons des élections sûres, c’est-à-dire si le gouvernement conserve sa continuité et sa capacité d’action, nous pourrons alors écarter les dangers et exploiter les opportunités. Si, en revanche, nous empruntons la voie de Bruxelles, si les forces pro-Bruxelles l’emportent, les risques s’aggraveront et cela causera de lourds dommages à la Hongrie. La voie de Bruxelles, c’est celle de l’économie de guerre. À Bruxelles, on construit une économie de guerre. L’autre option consiste à rester sur la voie hongroise qui nous permettra de saisir les opportunités. Alors, il n’y aura pas seulement des dangers, mais aussi des opportunités. Et c’est ce que nous montrons dès maintenant. En 2026, une augmentation de 11 % du salaire minimum entrera en vigueur. L’exonération d’impôt sur le revenu pour les mères sera appliquée. Le prêt à 3 % pour l’accession à la propriété fonctionne à plein régime et sera poursuivi. Nous lançons l’introduction progressive d’un 14ᵉ mois de retraite. Nous avons réduit les impôts pour les petites et moyennes entreprises. Et imaginez qu’à la fin de l’année 2026, le salaire moyen des enseignants dépassera 900 000 forints. Parallèlement, des hausses salariales de 15 % sont mises en œuvre dans l’administration publique, le secteur social et culturel, tandis que des programmes antérieurs se poursuivent dans la justice, la gestion de l’eau, et d’autres domaines. Tout cela vise à montrer qu’il existe une trajectoire claire pour la Hongrie. Dès janvier 2026, les citoyens peuvent voir ces mesures ; au plus tard en février, ils en ressentiront concrètement les effets. Notre proposition est la poursuite de cette voie. Ne pas emprunter la voie de Bruxelles, ni celle de l’économie de guerre. Rester sur la voie hongroise, sur la voie d’une économie de paix. Quant à nos adversaires, qui souhaitent nous entraîner vers Bruxelles, qu’ils convainquent les citoyens qu’il vaudrait mieux suivre cette voie, avec la guerre et l’économie de guerre qui l’accompagnent. Une fois cette décision prise en avril, si l’élection est sûre, je pense que nous aurons franchi une étape décisive et que la Hongrie pourra exploiter en 2026 les opportunités ouvertes par les nombreuses décisions entrées en vigueur le 1ᵉʳ janvier.
C’est sur le soutien de l’Union européenne à l’Ukraine, sur la situation de l’économie hongroise et sur les enjeux de l’élection que j’ai interrogé le Premier ministre, Viktor Orbán.