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Entretien avec Viktor Orbán lors du rassemblement anti-guerre des Cercles civiques numériques

Gyula Tarczy : Monsieur le Premier ministre, Permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue à Nyíregyháza et dans le comitat de Szabolcs-Szatmár-Bereg, et de saluer avec respect ce que j’ose appeler le meilleur public du pays : celles et ceux venus de la ville, du comitat, ainsi que tous ceux qui nous suivent devant leur télévision…

Bonjour à toutes et à tous !

Le thème le plus brûlant de notre échange, ce n’est un secret pour personne, est votre arrivée ici directement depuis Moscou, après un déplacement à Washington il y a quelques semaines. Les deux voyages sont étroitement liés. Avant votre départ pour la Russie, vous aviez d’ailleurs déclaré dans une vidéo que les avantages discutés là-bas devaient désormais « être remplis de contenu », selon vos mots : « qu’il y ait aussi du combustible, du vrai ». Monsieur le Premier ministre, aurons-nous assez de combustible ?

Bonjour une nouvelle fois à toutes et à tous ! Mesdames et Messieurs, En effet, je suis arrivé ici via la liaison Moscou–Nyíregyháza, qui dure bien plus longtemps que vous ne le pensez. En théorie, le vol devrait prendre deux heures, mais lorsqu’on ne veut pas risquer sa vie inutilement, on évite de voler en ligne droite, pour des raisons évidentes…

Combien de temps cela prend-il ?

Il faut faire un détour. Résultat : six heures. On doit éviter l’Ukraine, descendre vers le sud, le bassin de la mer Noire est dangereux, longer la Turquie…

Six heures à l’aller comme au retour ?

Six heures à l’aller. Nous sommes partis à quatre heures du matin et je suis arrivé dans la nuit. Le retour dure également six heures. Hier, j’ai passé douze heures dans les airs, oui. Malgré cela, je suis en bonne forme, et nous allons mener cet échange comme prévu cet après-midi. Alors, le carburant. Oui, il y en aura. J’ai dû négocier deux accords ces dernières semaines, et on ne peut pas dire que mes interlocuteurs étaient du même poids. L’un aux États-Unis, pour qu’ils retirent, ou pour qu’ils nous accordent une dérogation, à la sanction qui, dans la période à venir, doit frapper l’énergie livrée par certaines entreprises russes. Suivez bien les informations venant de Roumanie, de Bulgarie ou de Serbie : eux n’ont pas obtenu cette dérogation. Ils n’ont pas réussi à la négocier. Avoir un document qui certifie que vos livraisons d’énergie ne seront pas brutalement interrompues, c’est bien. Mais pour transporter de l’énergie, encore faut-il qu’il y en ait. Et elle se trouve chez les Russes. Vous le voyez comme moi dans les nouvelles : les frappes militaires sur le territoire russe se multiplient, visant souvent des raffineries et des infrastructures énergétiques. Difficile donc de dire quelle quantité sera disponible cet hiver : cela dépend de la guerre. Nous avions besoin d’une garantie, que j’obtienne une garantie pour vous, de la part du président russe, assurant que, quoi qu’il arrive en Russie, les volumes de gaz et de pétrole que nous avons contractualisés seront livrés en Hongrie, cet hiver comme l’année prochaine. Nous sommes parvenus à cet accord. Ainsi, cette année encore, nous pourrons maintenir les coûts énergétiques les plus bas d’Europe.

Il y a quelques années, cette image a fait le tour de la presse internationale : on vous voyait assis chacun à une extrémité d’une très longue table. Cette fois, la table m’a paru bien plus petite.

J’ai une observation à partager avec vous. Plus un pays est grand, plus son dirigeant craint les maladies ; cela vaut autant à l’Est qu’à l’Ouest. Moi, par exemple, j’ai les cordes vocales complètement usées, pour des raisons évidentes, et c’est pour ça que je toussote. Avant chaque entretien, je dois me préparer de manière à ne surtout pas éternuer, tousser ou me moucher pendant la discussion, afin de m’asseoir à la table comme quelqu’un en parfaite santé, ne présentant aucun risque. C’est une partie importante de la préparation. La table était plus courte cette fois, mais à vrai dire, la longue table était surtout un symbole. En effet, je dois aussi me préparer autrement, je ne sais pas si cela vous intéresse, pour toutes les négociations où je dois faire face à un pays bien plus vaste, plus puissant, plus influent que nous. On ne peut pas négocier en se sentant inférieur. S’imaginer comme l’égal du président des États-Unis, c’est un exercice. S’imaginer comme l’égal du président russe, à la tête d’un pays aussi immense, c’est également un exercice. Et pourtant, il faut trouver en soi ce point d’appui, cette pensée, ce sentiment grâce auxquels on peut négocier de manière solide, sans adopter une position subalterne, sans complexe d’infériorité, mais en puisant dans une force que l’on n’a pas vraiment. Car dans les faits, cette force n’existe pas : votre PIB est ce qu’il est, votre armée aussi, et sur le plan des facteurs de puissance réelle, vous êtes très en dessous. Il faut donc toujours trouver quelque chose, un ressort essentiellement moral, pour pouvoir penser, et faire en sorte, que vous êtes, en tant que Hongrois, un interlocuteur à part entière. Quand je me prépare à aller aux États-Unis, c’est plus simple. L’an prochain, ils célébreront le 250ᵉ anniversaire de la fondation de leur pays. Magnifique ! Performance extraordinaire ! Formidable ! 250 ans ! Mais moi, j’arrive d’un pays vieux de mille cent ans.

Tout à l’heure…

Pardon, avec les Russes, ce n’est pas simple non plus : là aussi, il faut trouver une position intérieure. On leur témoigne évidemment le respect qui leur est dû, mais enfin, où en sommes-nous avec eux ? Ils nous sont quand même tombés dessus trois fois, non ? En 1849, nous étions sur le point de battre les Habsbourg quand ils sont intervenus. Puis est venu la Première Guerre mondiale. La Seconde est un peu plus compliquée, parce que cette fois, c’est nous qui sommes allés là-bas les premiers. Le Don, vous voyez bien ce que je veux dire. Qu’est-ce qu’on faisait là-bas, franchement ? Mais ensuite, ils nous ont envahis, et il s’est passé ce qui s’est passé, et pour couronner le tout, nous avons encore subi 1956. C’est comme ça. Parce qu’ils étaient plus forts. Mais aujourd’hui, la Hongrie appartient à qui ? À nous, non ? Tout ça pour dire que, quelle que soit la situation internationale dans laquelle vous vous trouvez, il est essentiel de représenter votre pays avec dignité, sans arrogance, mais avec dignité et avec estime de soi. Si vous n’avez pas cela, vous perdez la négociation, que ce soit sur l’énergie ou sur tout le reste. Vous perdez tout. Parce que le secret de tout, y compris en politique, c’est la force morale et l’estime de soi. Si vous en avez, vous pouvez gagner. Si vous n’en avez pas, vous ne pouvez jamais gagner.

Vous avez commencé votre introduction en évoquant la différence de catégorie de poids entre les interlocuteurs. Et cette rencontre n’a pas été suivie d’une conférence de presse. Nous n’avons que quelques photos et vidéos pour nous en faire une idée. Mais comment s’est déroulée, de l’intérieur, cette série de discussions marathon de quatre heures et demie, où des sujets majeurs étaient sur la table ? Et comment est-il de près, si je peux me permettre la question, le président Poutine ?

Nous parlons d’un ancien officier du KGB qui a atteint le plus haut niveau, une école politique particulièrement exigeante là-bas, ils y forment des gens particulièrement compétents. Ce n’est un secret pour personne qu’il a été, à l’époque soviétique, le résident du renseignement russe en Allemagne. Ce qu’il faut savoir à son sujet, quelles que soient les lectures ou les opinions, c’est qu’il est extraordinairement préparé et qu’il connaît ses dossiers dans le moindre détail. Le président américain, lui, négocie tout autrement : il se concentre sur les questions stratégiques, il ne s’intéresse pas aux gros dossiers. Ce qui l’intéresse, ce sont les trois grands objectifs inscrits tout en haut. Le président russe, lui, n’est pas comme ça. Par sa formation, il maîtrise aussi la profondeur des dossiers : première différence. Deux : je ne sais pas comment il est avec les autres, je ne veux pas généraliser. Mais nous, je parle des Hongrois, nous sommes un peuple un peu à part, vous savez. Là-bas, c’est un immense océan slave, dont eux forment la plus grande partie. Il me raconte souvent qu’autrefois, à l’époque communiste, il avait traversé la Transcarpatie, et qu’un soir, il avait vu des Hongrois assis devant leurs maisons, portant chemise blanche impeccablement repassée, gilet noir et chapeau, installés sur un petit banc. Et il a compris à ce moment-là que c’était un autre monde que le sien. Et c’est vrai : si vous vous en souvenez, moi-même je m’en souviens de ma jeunesse, les gens s’asseyaient vraiment dehors, en chemise blanche, les femmes aussi, sur leur petit banc, on en a même des chansons, et ils y vivaient leur vie sociale. Le président russe comprend donc que nous ne sommes pas slaves, que nos villages ne ressemblent pas aux leurs, que notre culture est différente, et que nous parlons une langue dont ils n’ont pas la moindre idée, totalement inaccessible pour eux. Il sait tout cela. Et il faut dire qu’on s’autorise peut-être davantage avec les siens qu’avec un peuple d’une autre espèce. C’est pourquoi il y a une forme de respect fondamental, non pas à mon égard, ni à l’égard du gouvernement hongrois, mais envers cette réalité culturelle qu’ils interprètent comme : « les Hongrois là-bas… » Et ils essaient de faire en sorte que nous ne nous trompions pas mutuellement. C’est important, car les Russes vivent les trente ou quarante dernières années comme une succession de tromperies. Depuis la chute de l’Union soviétique, on leur a fait des promesses qui n’ont pas été tenues, et ils estiment avoir toujours été dupés. D’où leur question centrale : peuvent-ils faire confiance à leur partenaire ? Et c’est cette carte, ou cette position, que j’utilise. J’ai négocié avec lui pour la première fois en 2009, et depuis, j’ai conclu, le bon Dieu sait combien, de dizaines d’accords, et nous les avons tous respectés : même les plus inconfortables, même les plus difficiles. Tous ! Et je dois dire que du côté russe aussi, ils ont respecté absolument tous les accords que nous avons conclus. J’espère pouvoir prolonger cela. Pour la Hongrie, c’est crucial que les grandes puissances ne nous considèrent pas comme un pays dont la parole donnée a peu d’importance, qu’on peut contourner. Il faut qu’elles nous voient comme un pays avec lequel un accord doit être respecté : parce que c’est ainsi, parce que c’est la règle, parce que c’est sain, et ainsi de suite. Et aujourd’hui, c’est le cas. C’est la chose la plus importante que je puisse dire du président russe : ce mécanisme fonctionne. Maintenant, bien sûr, il y a cette guerre, dont l’interprétation est tout à fait différente en Europe de l’Ouest, en Russie, et chez nous, ce qui constitue donc une troisième version. Les Européens occidentaux pensent que les Russes ont attaqué les Ukrainiens, qu’ils sont grands, forts, qu’ils vont les avaler, et qu’une fois les Ukrainiens avalés, ils continueront, et qu’au bout du chemin, ils finiront par nous avaler nous aussi, puis même l’Allemagne ; bref, tout le monde. L’interprétation russe, elle, est que la Russie a perdu l’Union soviétique, qu’elle avait conclu un accord avec les Occidentaux en 1990, et que ceux-ci ne l’ont pas respecté, puisque les pays de l’ancien empire ou de la zone d’influence soviétique, dont la Hongrie, ont été intégrés à l’OTAN. Les Occidentaux nient avoir jamais promis le contraire, parenthèse fermée, mais enfin, ils ont intégré les Roumains, les Bulgares, les Hongrois, les Slovaques, les Tchèques, les Polonais, les Baltes, etc. Les Russes disent : soit, c’est arrivé. Mais non seulement l’Occident ne s’en contente pas, il veut maintenant intégrer l’Ukraine à l’OTAN et à l’Union européenne. Ce qui voudrait dire amener toutes les armes modernes jusqu’à la frontière russo-ukrainienne, c’est-à-dire à la frontière russe elle-même. Et eux disent : c’est trop, cela ne peut pas arriver ! Peut-être que l’Ukraine a des droits internationaux, cela ne fait aucun doute, mais eux aussi ont droit à leur propre sécurité, et ils ne veulent pas avoir un pays membre de l’OTAN comme voisin, c’est simple comme bonjour ! Et ils empêcheront cela, si nécessaire, par la force. Voilà leur lecture de la guerre. La mienne, ou la lecture hongroise, si je peux dire, c’est que nous avons besoin d’un équilibre de sécurité en Europe. Que la question de savoir qui a raison, quelle version de l’histoire est la vraie, est importante, oui, mais secondaire. Ce qui nous importe, c’est l’avenir. Ce que nous voulons, c’est que les rapports de force en Europe nous permettent, à nous Hongrois, de vivre en paix, sans menace militaire au-dessus de nos têtes, et sans que notre développement économique soit entravé par une guerre. Nous avons besoin de cela : d’un système de sécurité européen. Et dès lors, l’avenir de l’Ukraine est secondaire pour nous, tout comme l’avenir de la Russie. Nous devons raisonner à partir de nos propres intérêts. Je travaille donc pour qu’au bout du compte, tout le monde parle de cessez-le-feu, de paix, mais je parle du terme final, quand ce grand remous retombera comme du marc de café, nous nous retrouvions dans une situation qui assure à la Hongrie la paix, la sécurité, une protection militaire continue, et des possibilités de développement économique. Si la guerre s’achève ainsi, si les négociations de paix débouchent sur cela, alors ce sera bien. Je ne participe pas aux négociations de paix parce que je manquerais de travail chez moi, vous venez d’entendre Gergely Gulyás citer toutes les réformes en cours : premier logement, baisse des impôts… j’ai largement de quoi faire ici. Si les Hongrois doivent se mêler de ces négociations, si nous devons être là, c’est pour que le futur système de sécurité européen ne soit pas défavorable à la Hongrie. Et pour cela, il faut être à la table Si vous n’êtes pas à la table, c’est que vous êtes au menu. Il vaut mieux être à la table.

Monsieur le Premier ministre, après quelques étapes logiques, nous sommes arrivés au cœur des sujets du jour. Mais avant de passer à la suite, pouvons-nous rester encore un instant sur l’économie ? Pour clore le thème précédent : vous nous avez dit qu’il y aura du « carburant », qu’il y aura de la sécurité énergétique. Est-ce qu’on peut dire, en quelque sorte, qu’hier, dans le sens commercial et promotionnel du terme, c’était pour vous un Black Friday ?

Oui, en effet, et même au-delà du carburant. Je ne peux pas parler de tout ce qui s’est discuté hier. Je ne suis pas membre du parti Tisza, ce n’est pas la question.

Effectivement, une telle question n’a pas été évoquée.

Mais il y a eu des volets internationaux, touchant à la paix, aux discussions américano-russes, dont il serait prématuré de parler, et pour lesquels je n’ai d’ailleurs pas d’autorisation. Je vous prie de bien vouloir accepter cela. Mais j’ai aussi négocié d’autres questions économiques. Vous savez, le Premier ministre hongrois a une responsabilité supplémentaire, au-delà de travailler à la création d’un environnement favorable pour la Hongrie : c’est d’ouvrir de l’espace, ou au moins des portes, aux entreprises hongroises, pour leur permettre de réussir dans le monde. Et grâce à quinze années de travail, nous avons aujourd’hui une demi-douzaine, une dizaine de grandes entreprises hongroises capables de conclure de bons contrats partout sur le globe. On n’en parle pas souvent, mais je vais vous donner un exemple. Puisque nous n’avons ni pétrole ni gaz, le gouvernement a eu, il y a une dizaine d’années, cette excellente idée : eh bien, achetons ! S’il n’y a pas de champ pétrolier en Hongrie, alors achetons-en ! Nous sommes allés en Azerbaïdjan : nous avons acheté. Nous n’avons pas de gisement de gaz non plus ? Nous sommes allés au Kazakhstan : nous avons acheté. Tantôt la société publique Magyar Villamos Művek, tantôt le groupe privé MOL, mais nous avons acheté. Et de telles opportunités existent dans le monde, spécialement maintenant, car à cause des sanctions américaines, les Russes doivent vendre une partie de leurs actifs situés en dehors des frontières de la Russie. C’est en cours. Il y a une grande compétition internationale : à qui vont-ils vendre, et comment ? Puisque j’étais assis chez le président russe, je me suis dit que… tant qu’à faire… Et je peux vous dire que nous avons ouvert la porte à deux ou trois affaires sérieuses, de grande envergure. Après, ce que les gens de MOL et les autres négocieront concrètement, c’est une question commerciale, ce n’est pas du ressort du gouvernement hongrois. Mais dans plusieurs dossiers, la porte est désormais ouverte, et j’espère que des entreprises hongroises concluront des transactions importantes dans la période à venir.

Merci ! Il y a quelques semaines, vous étiez assis à une autre table, en l’occurrence à la place d’honneur, entouré d’une délégation nombreuse à Washington. Et cela, comme nous l’avons dit en introduction, a en quelque sorte aussi préparé les négociations d’hier. Quel est, selon vous, le principal résultat de cette série d’entretiens à Washington, que certains tentent d’interpréter de diverses manières ?

À quoi est-ce que je m’attends, moi, pour la période qui vient ? C’est à partir de là que l’on peut comprendre pourquoi cette visite était importante, au-delà du fait que nous voulions garantir à la Hongrie les coûts énergétiques les plus bas d’Europe, ce qui nécessitait l’accord des Américains. Nous l’avons obtenu. Et au-delà de cela, de quoi s’agit-il ? Il s’agit aussi de regarder ce que les Bruxellois font avec nous. Nous sommes entre nous, nous pouvons en parler franchement. Les responsables à Bruxelles souhaitent un gouvernement pro-Bruxelles en Hongrie. Le fait que la Hongrie ait des intérêts nationaux, et que nous refusions de les subordonner aux intérêts d’une bureaucratie bruxelloise quelconque, leur pose beaucoup de problèmes. Le meilleur exemple, c’est la migration. Ils ont décidé de faire de toute l’Europe un continent d’immigration. Pourquoi sont-ils arrivés à cette conclusion ? Cela mériterait une conférence à part, mais le fait est : ils en ont décidé ainsi. Les migrants ne forcent pas l’entrée, ils les font entrer. Ils sont intégrés volontairement dans ce système, pour employer un terme un peu laid ; car s’ils ne voulaient pas qu’ils soient là, ils n’y seraient pas. Si la Hongrie peut empêcher qu’ils soient ici, eux le pourraient aussi, ils sont bien plus grands que nous. S’ils ne le font pas, c’est qu’ils ne veulent pas le faire. Eux ont décidé que l’Europe serait un continent qui accueille l’immigration. Nous, Hongrois, nous en avons discuté entre nous. Nous sommes les seuls, d’ailleurs, où ce n’est pas l’élite qui en a décidé : nous avons eu un débat national, un référendum. Et nous avons dit : « Mes amis, cela détermine non seulement l’avenir de nos petits-enfants, mais même de nos arrière-petits-enfants. » On ne peut pas laisser une dizaine de ministres fraîchement élus décider seuls d’un enjeu pareil. Référendum, débat public. Et les Hongrois, dont je fais partie, ont décidé que nous ne deviendrons pas un pays d’immigration. C’est contraire à ce que défend Bruxelles. Eux font tout pour que tout le continent devienne une terre d’accueil ; nous, nous nous en sommes retirés. Et je pourrais citer d’autres exemples. Par exemple, toute la question du genre : le rejet, en Hongrie, de ce que je considère comme une éducation dévoyée, au profit du respect des valeurs naturelles de l’éducation. Ils veulent un continent où ces formes de… disons, « déviations », je n’ai pas besoin de détailler, je pense que vous voyez de quoi je parle, ne sont pas seulement acceptées comme faisant partie intégrante de la vie européenne, mais inculquées dès le plus jeune âge comme un modèle de vie légitime. Moi, je considère cela comme un attentat contre mes propres enfants et mes petits-enfants. Quand quelqu’un écrit un livre où « La Belle au bois dormant » devient « Le Beau au bois dormant », ce n’est pas qu’une affaire politique. Je respecte les dames et tout le monde, mais pour moi, c’est un attentat contre nos enfants. Quelqu’un qui écrit et diffuse ce genre de livre fait quelque chose à nos enfants que je ne peux traiter qu’avec beaucoup d’efforts pour rester calme. Telles choses ne peuvent pas arriver. Cela ne doit pas exister en Hongrie ! Mais Bruxelles estime que c’est ainsi que l’Europe doit être. Et je pourrais continuer. Les questions économiques : Bruxelles a toute une série d’idées, de convictions, sur ce que l’Europe entière devrait être dans différents domaines. La guerre aussi en fait partie : aujourd’hui, tout le monde devrait être favorable à la guerre, nous ne le sommes pas. C’est pourquoi nous avons un conflit avec Bruxelles. Et Bruxelles fait tout pour qu’il y ait en Hongrie un gouvernement pro-Bruxelles. C’est la dimension fondamentale de la politique hongroise. Bien sûr, il y a la gauche, la droite, les partisans du marché, les partisans de la redistribution, les amis des hausses d’impôts, ceux des baisses… tout cela compte. Mais dans le cadre général, je vois très bien ce qui se passe aujourd’hui en Hongrie : il y a des forces au service de Bruxelles. Certains par conviction, cela existe. D’autres pour l’argent. D’autres encore parce qu’ils ont reçu mission de remodeler la Hongrie selon les souhaits de Bruxelles, de la ramener sur la voie bruxelloise. Nous, nous disons que nous avons notre propre pays, notre propre conception de la vie, notre propre mode de vivre, et que nous voulons organiser notre existence selon notre voie hongroise. Bonjour, bonsoir ! Il n’y a que ces deux possibilités. Quand vous irez voter, ce sont ces deux options qui s’offriront à vous. Il est également vrai que, si vous votez pour la gauche, ils vous taxeront lourdement, ils supprimeront les avantages fiscaux, comme ils l’ont déjà fait par le passé. Ils ont un programme de gauche totalement prévisible. Vous vous en souvenez : Ildikó Lendvai, en 2002. Je l’avais dit : ils vont augmenter les charges. « Non, il n’y en aura pas. Je le dis lentement pour que Viktor Orbán comprenne : il n’y aura pas d’augmentation du prix du gaz. » Et aujourd’hui encore, ils nient. Mais ils le feront, dès le lendemain matin, si nous les laissons faire. Mais ce n’est qu’un aspect. Et puis il y a les habitants de Budapest, qui sont ceux qui nous soutiennent le moins, d’ailleurs : ce sont eux qui paieraient le prix le plus fort de cette politique. Les gens de Pest ne le savent pas encore, ce sont des têtes dures. Ils ne savent pas que, même s’ils n’aiment pas la droite, Budapest est une ville de gauche, et même s’ils voteront pour la gauche, ce sont eux qui s’en sortiraient le plus mal si la gauche gagnait. Parce que c’est avec l’impôt sur la fortune qu’ils commenceraient : les habitants de Budapest seraient les premiers à être saignés. C’est là que le recensement des patrimoines ferait le plus mal. Car les différences de richesse entre l’est de la Hongrie et Budapest sont encore très visibles. Fin de la parenthèse. Tout cela est important, bien sûr, mais pour moi, le plus essentiel n’est pas là. Le plus important, c’est de ne pas laisser Bruxelles décider à notre place quel gouvernement doit diriger la Hongrie, et de ne pas laisser Bruxelles trancher les questions majeures qui concernent l’avenir de nos enfants. Ces décisions doivent être prises ici, à Budapest, par nous-mêmes. C’est cela, l’essentiel. Toute la politique hongroise tourne autour de cela.

Alors si je comprends bien ce dont vous avez parlé, directement ou indirectement, ce fameux « paquet de rigueur », ce projet économique qui domine le débat public depuis plusieurs jours : il serait réel, crédible ? Est-il possible que certains veuillent appliquer des mesures qui feraient mal à tout le monde de la même manière, peu importe la sensibilité politique, l’orientation de vote, la manière de penser ou l’attitude de chacun ? Une véritable saignée pour tous ?

Tout ce que vous avez pu lire ces derniers jours, moi, je l’avais déjà vu. Vous ne lisez pas les documents bruxellois, mais tout cela y est écrit noir sur blanc. Ce qui figure dans le programme divulgué du parti Tisza, on le retrouvait déjà dans les documents officiels de Bruxelles ces dernières années. Ainsi, par exemple, le fait que la Hongrie doit augmenter ses impôts : c’est inscrit dans les « recommandations économiques annuelles » que Bruxelles publie tous les ans. Depuis des années, ils exigent que la Hongrie augmente les impôts. Qu’elle supprime le taux d’imposition unique et passe à un système à plusieurs taux. Depuis des années, ils demandent que nous relevions l’impôt sur les entreprises. Que nous imposions les pensions, au moins les pensions de réversion, que nous supprimions le treizième mois de retraite : tout cela figure dans les documents de Bruxelles. Cela ne surprend que vous, et ceux qui ne suivent pas la politique internationale, mais moi, je connais tout cela. En réalité, ce document qui a fuité n’est rien d’autre que la version hongroise, la traduction, des exigences que Bruxelles formule contre la Hongrie depuis dix ans, des exigences auxquelles je n’ai jamais accédé, et auxquelles je n’accéderai pas, même s’ils se mettent debout sur la tête. Ce n’est pas bon pour les Hongrois. Je n’aime pas trop parler de l’opposition, c’est ennuyeux, et c’est d’un niveau assez faible. Et à vrai dire, j’ai du mal à gérer une situation où le chef de l’opposition disait encore il y a trois ou quatre ans que les jeunes Hongrois n’avaient jamais eu une vie aussi agréable qu’aujourd’hui. Et maintenant, pour les mêmes raisons, ils voudraient nous envoyer en enfer. Difficile de suivre. Peut-être que je peux en dire deux mots, puisque, bien sûr, ils nous suivent partout. Le pays est tellement petit que nous ne pouvons être tous qu’au même endroit à la fois. Nous, ici à Nyíregyháza, nous nous réunissons pour passer un bon moment, n’est-ce pas ? Les gens comme nous se rassemblent, passent un bon week-end… Et voilà qu’ils débarquent l’après-midi. Donc, comment dire… La mauvaise intention se voit, rien qu’à la chorégraphie. Pourquoi faut-il gâcher le bon week-end d’une autre communauté ? Qu’ils aillent à Kecskemét, et nous irons une autre fois là-bas ; et ensuite qu’ils viennent ici. Quelque chose comme ça… Même chose à Győr. Ce que je veux dire, c’est que l’opposition, ou cette nouvelle initiative, n’a qu’un seul objectif. Ils sont financés depuis Bruxelles. Soutenus depuis Bruxelles. Leur programme a été écrit à Bruxelles. Ils y sont protégés de la justice et du parquet hongrois grâce à leur immunité. Tout ce qu’ils ont, leur point d’appui, se trouve à Bruxelles. Si nous voulons que la Hongrie abandonne son indépendance, renonce à sa souveraineté, et qu’au lieu de suivre notre propre voie, nous fassions davantage confiance à la voie dictée par d’autres, alors le chemin est tout tracé : il mène tout droit au parti Tisza. C’est pour eux qu’il faut voter. Mais ceux qui croient que la Hongrie sait mieux que quiconque ce dont les Hongrois ont besoin, que nous sommes les mieux placés pour décider de notre destin, et que nous voulons garder notre avenir entre nos propres mains, ceux-là doivent venir à Nyíregyháza, venir du côté de la droite, et soutenir le gouvernement national. Et voilà : j’ai tout sur l’opposition.

Or, si quelqu’un vient à Nyíregyháza, ou y vit, et si l’on revient au thème principal, puisqu’il s’agit ici d’un rassemblement anti-guerre, ou, si l’on préfère, d’un rassemblement pour la paix, cela prend une saveur particulière. Car nous sommes à portée de main d’un pays en guerre, et d’une région qui nous est chère : la Transcarpatie. J’ai des connaissances, des proches enseignants, qui ont dans leur classe des élèves transcarpatiques, des enfants qui ont fui la guerre avec leur famille, ou en laissant leur famille derrière eux, sans avoir revu leur père depuis des années. C’est dans ce contexte que je vous demande : beaucoup cherchent à relativiser le risque d’escalade de cette guerre. Comment voyez-vous les choses ?

Nous parlons ici calmement de la guerre, mais pendant la dernière demi-heure, des dizaines de personnes sont mortes quelque part, dans un affrontement armé, peut-être dans une tranchée. Aujourd’hui, la mort sur le champ de bataille n’a rien d’héroïque ni de romantique. Ce n’est pas un film sur Hunyadi. Ce n’est pas une histoire où deux hommes se font face, se battent, et où le plus fort l’emporte tandis que le plus faible tombe. Tu es assis là, et soudain la mort tombe sur ta tête, tu ne sais même pas d’où elle vient. C’est de l’artillerie, des tirs, des roquettes, des drones… c’est autre chose. Si je le dis, c’est parce que nous, ici, nous en parlons de façon posée, dans un contexte européen, tandis que les Occidentaux perçoivent tout cela comme une partie d’échecs. Mais cette guerre n’est pas une partie d’échecs. C’est l’addition de centaines de milliers de tragédies humaines. C’est atroce ! Et vous connaissez vos voisins : ce sont des Slaves. Les Slaves sont de bons soldats, mais aussi des soldats impitoyables, des deux côtés. La guerre moderne est déjà en soi une horreur, où, je le répète, on ne tombe pas sous la main d’un adversaire en face-à-face, mais parce que la mort tombe du ciel. Et en plus, quand il y a malgré tout un contact direct sur la ligne de front, c’est la cruauté. En ce moment même, plusieurs milliers d’Ukrainiens sont encerclés dans l’une de ces villes-forteresses. C’est donc un cauchemar. Et chaque soldat mort a une mère, un père, probablement une épouse, très probablement un enfant. Nous parlons donc de veuves, d’orphelins, et de ce qu’il y a de plus terrible au monde : un parent qui enterre son enfant. C’est une douleur inimaginable. Et là-bas, c’est par milliers, chaque jour. Nous parlons donc ici d’une telle atrocité… Et le président américain, que beaucoup critiquent pour diverses raisons, comprend que, pour un chrétien, cela est tout simplement inacceptable. Qu’il faut y mettre fin d’une manière ou d’une autre. Bien sûr, la vérité est importante, tout est important, mais il faut un cessez-le-feu, et au plus vite. Il faut que cela cesse. Et comme la guerre se mène aujourd’hui principalement avec de l’artillerie, la Transcarpatie a eu, pour diverses raisons, la chance d’être relativement épargnée, très peu de tirs sont tombés du ciel là-bas. C’est une zone relativement préservée. Je ne sais pas si vous l’aviez remarqué. Mais combien de temps cela durera ? Personne ne peut le dire. Et si la guerre s’étend, la Transcarpatie sera engloutie, avec les nôtres qui y vivent. Et cela ne s’arrêtera pas à la frontière, car la frontière entre les deux pays n’est qu’une ligne administrative, pas un obstacle physique. Et Dieu sait ce qui pourrait arriver ensuite. Je suis d’accord avec ceux qui disent qu’il n’est pas logique de penser que les Russes vont attaquer l’Europe, nous sommes plus forts à tous points de vue. Mais cela n’empêche pas que certaines conséquences militaires puissent se faire sentir, même directement. Au-dessus de la Pologne, il y a déjà eu des incidents : certaines choses sont tombées, ont explosé. En cas d’escalade, les réfugiés ne seront plus au nombre de cinq mille par jour, comme aujourd’hui à la frontière hungaro-ukrainienne. Lorsque la guerre a commencé, dix mille personnes traversaient chaque jour. Alors, ce seront des centaines de milliers. Si la guerre arrive jusque-là, ils seront poussés vers ici, avec toutes les conséquences que cela implique. Ce que je veux dire, c’est que les habitants du Nyírség sentent parfaitement que cette guerre peut très facilement les toucher, bien plus ici qu’à Budapest ou qu’en Transdanubie. Je pense que vous le ressentez. Je le sens moi-même quand je parle avec les députés qui vous représentent au Parlement : quand ils parlent de la guerre, quand ils me soutiennent, je perçois la différence de température émotionnelle. Les Pannoniens disent aussi qu’ils veulent la paix, bien sûr, mais quand je parle aux gens du Nyírség, on voit qu’il y a une implication personnelle. C’est important. Et ceux qui veulent – comment avez-vous dit ? – relativiser tout cela, se rendent coupables d’irresponsabilité. C’est la réalité. Qu’on l’aime ou non, elle est là. Il n’y a qu’une seule manière de s’en débarrasser : obtenir un cessez-le-feu et la paix. C’est pourquoi, comme je l’ai dit, le Premier ministre hongrois doit tout faire pour que cela se produise, et pour que la Hongrie sorte de cette zone de danger de guerre dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui.

En restant sur le thème principal, on voit apparaître des déclarations proprement glaçantes. Je pose la question aussi parce que vous avez récemment participé à une conférence hybride en ligne avec les dirigeants européens. Dans différents pays d’Europe, un général français a déclaré : « Si nous voulons défendre la nation, nous devons accepter l’idée de perdre nos enfants et subir économiquement. » Le document Operation Plan Germany vient de paraître, rendu public par le Wall Street Journal, et on pourrait continuer la liste. Le terme « glaçant » n’est sans doute pas exagéré. Qu’observez-vous, vous, lors de ces conférences, de ces réunions ? Y a-t-il le moindre changement, un début d’évolution dans cette question de la guerre et de la paix ?

Quand les membres des Cercles civiques numériques m’ont demandé ce que je penserais d’une telle série de rassemblements anti-guerre, je leur ai répondu que jamais ce n’avait été aussi actuel. Parce que la situation, permettez-moi de vous le dire clairement, c’est que les Européens veulent entrer en guerre. Qu’on ne s’imagine pas qu’à l’ouest d’ici on pense comme nous. Nous voulons la paix, le cessez-le-feu, la sécurité. Mais à l’ouest d’ici, les dirigeants, avec le soutien de l’espace médiatique qui exprime en grande partie l’opinion publique, même si je ne peux pas vous dire ce que pensent les gens réels, tout ce que je lis, en tout cas, montre une chose claire : ils veulent la guerre. Ils estiment que les Russes peuvent maintenant être vaincus. Qu’il est possible de les vaincre sur le territoire ukrainien, et non en Europe, et que la défaite de la Russie apporterait des avantages. Et c’est pour cela qu’ils soutiennent cette guerre, que l’on paie avec le sang ukrainien. D’abord, ils ont donné de l’argent. Ensuite, ils ont donné des armes. Et maintenant, on voit apparaître ces déclarations françaises et d’autres, qui laissent entendre que, si vraiment nécessaire, peut-être même des soldats. Vu d’ici, cela semble impossible, non ? Ici, à Nyíregyháza, dans ce gymnase, on se dit que quelqu’un qui pense ça n’est pas sain d’esprit. Mais ce serait une réponse trop facile que de dire : « nous sommes intelligents, eux sont stupides ». On n’arrive à rien en analysant la position de l’adversaire de cette manière. Nous devons comprendre pourquoi, dans leur esprit, cela leur paraît logique. Pourquoi veulent-ils cela ? Il y a deux réponses. La première a déjà été évoquée par quelqu’un ici avant moi, je la laisserai pour la fin. La première, c’est que l’être humain est ainsi fait : il y a l’argent. Il y a du fric là-dedans. Si vous avez la patience de lire les nouvelles internationales, regardez celles qui annoncent, par exemple, que la France vient de conclure un accord avec l’Ukraine sur l’achat de cent, j’ai bien dit cent, avions de combat. Lisez ce qu’on écrit sur les nouveaux sites de production que les fabricants d’armes allemands construisent, sur les équipements qu’ils livrent à l’Ukraine. Si vous additionnez tout cela, vous obtiendrez des chiffres colossaux. La guerre est aussi un business. On l’a toujours su, on l’a appris à l’école : croyez-moi, ce n’est pas différent aujourd’hui. Le danger, quand on s’engage sur le sentier de la guerre, c’est que, au début, ce sont encore les responsables de la politique étrangère, les chefs d’État et les diplomates qui tiennent les rênes ; mais à mesure que la guerre s’enlise, que l’on dépense de plus en plus, que l’on s’implique toujours davantage, arrivent ces hommes d’affaires et ces grandes entreprises qu’on appelle, en Amérique, le complexe militaro-industriel : ceux qui produisent les armes, les vendent et en tirent profit. Et ces milieux d’affaires liés à l’industrie de l’armement jouent un rôle de plus en plus grand dans la conduite des événements. Ce processus est en cours en Europe, en ce moment même. Je le sens : les grands groupes de l’armement ont une influence croissante sur les décisions politiques. Donc, premièrement : l’argent. La deuxième raison, comme quelqu’un l’a dit ici, c’est qu’en Europe, perdre une guerre a des conséquences très graves, notamment parce que cela oblige à admettre qu’on s’est trompé dans ses calculs. Imaginez la scène : nous sommes au Bundestag, le Parlement allemand. Le chancelier se lève et dit : « Voilà la situation : nous nous sommes trompés », pour rester élégant, il existe des termes populaires plus forts que ça. « Nous nous sommes trompés : nous avons perdu cette guerre. L’Ukraine a perdu 25 % de son territoire. L’Ukraine a perdu des centaines de milliers de vies. Une quantité immense de richesses a été détruite. Nous leur avons donné 170–180 milliards d’euros, alors que vous, Allemands, n’avez déjà pas assez d’argent chez vous. Tout cela, nous l’avons donné. C’est parti en fumée. Et nous n’avons malheureusement pas atteint notre objectif. » Qui va prononcer ce discours ? Et qui va dire qu’en avril 2022, lors des premiers pourparlers de paix à Istanbul, alors que l’accord était proche, nous, Occidentaux, avons empêché les Ukrainiens de signer, en leur disant : « le temps joue en votre faveur ? Et qu’il s’est avéré que non. Que nous nous étions trompés. Que le temps ne jouait pas en leur faveur. Que leur situation est aujourd’hui pire que si un accord avait été conclu en avril. Parce qu’aujourd’hui, cent mille Ukrainiens, ou je ne sais combien, seraient encore en vie. Que leur pays n’aurait pas perdu 22 % de son territoire, mais seulement 10 %. Qui va reconnaître cela en France, au Bundestag, ou ailleurs ? Aux États-Unis, c’est plus simple : celui qui a commis l’erreur, disons-le comme ça, celui qui a tout gâché, a perdu l’élection et s’en est allé. M. Biden n’est plus là. Un nouveau président arrive et dit : « C’était une erreur, c’est la sienne », et aux États-Unis, l’affaire est réglée. Mais comment cela va-t-il se passer en France, en Allemagne ? Réfléchissez à cela. Reconnaître que cette guerre a été mal menée, qu’il faut l’arrêter : cette reconnaissance provoquerait une sorte de séisme, des bouleversements majeurs dans la politique européenne. Et ils n’en sont pas encore au point où ils seraient forcés de l’admettre. Mais ce moment viendra, comme pour la migration. Je reste donc assis calmement, ce qui n’est pas si simple, alors que nous sommes 27, 27 chefs de gouvernement, au Conseil européen. D’accord, le Slovaque se tient un peu de côté, on peut compter sur lui s’il y a un gros problème, mais il ne se mettra pas devant moi pour servir de pare-balles, et ça se comprend. Ils sont 25 à dire une chose, et un seul, moi, au nom d’un pays, à dire le contraire. Et à dire : « Vous, les 25, vous vous trompez, et c’est nous qui avons raison. » Ce n’est pas une position simple. Et ils le disent. Dans ces débats, ils disent : « Chers Hongrois, ce que vous dites est très bien », et là, ils s’abstiennent de dire le reste, « c’est très bien que vous défendiez cette position, mais nous sommes 25. » Ils ne le formulent pas ainsi, mais ils le pensent : « Le gratin du monde. Car, voyons, l’ego est au plus haut, nous sommes là : instituts de recherche, ministres brillants, chefs de gouvernement… Vous n’allez quand même pas prétendre que nous, les 25, avons tort, et que vous avez raison, vous ? » C’est une situation de débat qui se présente régulièrement. Et j’ai aujourd’hui une seule réponse, que je n’avais même pas au début. Je leur dis : « Vous ne vous souvenez pas ? Vous n’avez pas un sentiment de déjà-vu, mes amis ? » Que s’est-il passé sur la question migratoire ? Vous, tous les 25, disiez que c’était une bonne chose. Les Hongrois disaient que non. Qui avait raison ? Qui a fini par avoir raison ? Peut-être qu’au début ce n’était pas évident, mais qui a fini par avoir raison ? Que dites-vous maintenant ? Vous dites maintenant ce que nous disions. Je suis convaincu qu’intellectuellement, il se passe aujourd’hui, au sujet de la guerre, la même chose que pour la migration. Le moment n’est plus si loin où, comme les Américains disent déjà ce que nous disons, même si à Bruxelles je suis encore seul, nous sommes déjà deux avec l’Amérique, et c’est un gros partenaire, on ne compte pas ça comme « un seul » dans la balance. La situation est déjà meilleure. Et c’est ce qui va se passer. Il nous faut simplement être très attentifs à ce que j’appelle notre posture et notre style. Car même si nous avons raison, nous ne sommes que dix millions, avec un PIB de la taille qui est le nôtre. Donc, même quand nous avons raison, nous ne pouvons pas le dire de cette manière. Il nous faut de l’humilité, de la modestie, de la coopération, sans donner de leçons, et nous tourner vers un travail commun pour l’avenir. C’est la bonne posture. Et si nous y parvenons, ce qui est très difficile, car naturellement j’aurais envie de dire : « Vous voyez bien ! », mais cela m’est interdit, non, non ; si nous parvenons à maintenir cette bonne posture, alors, au fur et à mesure que le vent tournera, nous serons de plus en plus nombreux. Les Slovaques sont déjà là. Le Premier ministre Babiš va bientôt entrer en fonction. Le président polonais, ça change déjà. La voix de la Première ministre italienne semble elle aussi se nuancer, elle est moins rugueuse qu’au début. Je vois bien, à mesure que la situation se dégrade sur le front, et sur le front, la guerre n’est pas gagnable – je reviendrai dans un instant à ce que le président russe a dit hier – je vois bien que nous serons progressivement de plus en plus nombreux, et que la Hongrie gagnera ce débat. Hier, avec le président russe, lorsque nous avons abordé le chapitre dont je ne peux pas tout vous rapporter ici, il a été très clair sur la situation sur le front : il y a là-bas quatre ou cinq… ce sont des villes-forteresses. Je ne sais pas à quel point vous suivez les événements. Il n’y a pas seulement une ligne de front : il y a une ligne longue de 1 100 kilomètres, mais les segments militairement les plus importants et les plus problématiques se trouvent au nord, dans la région de Donetsk. Les Russes ont décidé d’annexer la région de Donetsk dans son intégralité. Sur les trois quarts de cette région, vue de l’est, se trouvent quatre ou cinq grandes villes-forteresses, construites en une dizaine d’années. Elles représentent une force de résistance très importante. Le président russe m’a également dit qu’il serait très difficile de les prendre, que cela coûterait de très nombreuses vies, des deux côtés, russes comme ukrainiens, mais qu’ils les prendraient. Et du point de vue de la puissance militaire, à moins que l’on n’y envoie effectivement des soldats occidentaux sur la ligne de front, ce qui porterait en soi le risque d’une troisième guerre mondiale, même si cela se fait au prix de longs mois d’une guerre d’usure, cela arrivera. Les Russes disent : « Ne vaudrait-il pas mieux que les Ukrainiens admettent que tels sont les rapports de force ? Oui, ils ont construit ces villes-forteresses pendant dix ans, mais qu’ils se retirent, qu’ils cèdent la région de Donetsk, qu’ils construisent plus à l’ouest une nouvelle ligne de défense, et nous, avec les Américains, nous conclurons un accord : vous vous retirez, et avec la garantie des Américains, nous nous engageons à ne pas avancer plus à l’ouest que Donetsk. Ou bien il n’y a pas d’accord, et en quelques mois, au prix de pertes énormes, nous les userons et les prendrons, mais alors il n’y aura pas d’engagement, et à partir de là, nous irons où nous voudrons, aussi loin que nous le voudrons. Ne vaudrait-il pas mieux conclure un accord ? » Voilà la position russe. Il est très difficile pour un Ukrainien de l’accepter. Si ton père, ton frère, ton fils est mort dans une guerre de défense nationale, comment accepter de céder un territoire que l’ennemi n’a même pas encore pris ? Ce n’est donc pas aussi simple que « les Russes ont raison » ou « les Ukrainiens ont raison ». Chacun a son propre système de référence, à partir duquel il est logique de tenir sa position. C’est pour cela que la paix est si difficile à conclure : si la plus grande part de vérité se trouvait clairement d’un seul côté, la paix serait facile. Mais ce n’est pas le cas. Comme je viens de le décrire, la réalité est éclatée : un peu de vérité ici, un peu là, un troisième élément ailleurs… Il est donc très difficile de trouver des dirigeants, surtout côté ukrainien, prêts à accepter une telle paix. C’est pourquoi je parle des Ukrainiens avec beaucoup de retenue, malgré le fait que, selon moi, ils ont commis des erreurs stratégiques. Je suis allé les voir l’été dernier, je leur ai dit que le temps ne jouait pas en leur faveur. Je leur ai dit que je connaissais le président américain, que je savais exactement ce qui allait se passer, et que, s’il y avait un changement de président aux États-Unis, ils se retrouveraient dans une situation très grave. Je leur ai dit qu’il vaudrait mieux profiter du moment présent, du fait que je pouvais les aider à obtenir un cessez-le-feu, parce qu’avec le temps, leur situation deviendrait tragique. Ils ont tout rejeté. C’est un fait. Ils ont commis d’autres erreurs encore, mais je ne les leur reproche pas : je vois simplement la situation incroyablement difficile dans laquelle ils se trouvent. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas à penser avec la tête des Ukrainiens, mais avec celle des Hongrois. Et, pour nous, l’intérêt hongrois, malgré la complexité et l’enchevêtrement des considérations, c’est d’obtenir le plus vite possible un cessez-le-feu et la paix, et de nous extraire de cette zone d’ombre de la guerre dans laquelle la Hongrie se trouve actuellement. Je vous demande pardon d’avoir été si long. Je tenais à vous expliquer tout cela pour que vous voyiez que je n’ai pas le cœur de pierre, que j’ai moi aussi une position, une opinion sur les Ukrainiens, mais que cela ne me dicte pas ma ligne. Je comprends tous les dilemmes moraux, humains et autres qui sont sur la table. Ce n’est pas aussi simple que de dire : « voici la vérité » et de marcher tout droit. Tout cela est entouré de situations moralement complexes, ambiguës, difficiles. Mais je pense que si nous choisissons le bon point de départ, et pour nous, en tant que Hongrois, ce point de départ, c’est l’intérêt hongrois, alors nous sommes sur la bonne voie. Celle qui, tout en cherchant à convaincre les Ukrainiens que, même s’ils sont les agressés, il serait dans leur intérêt, dans celui de la Hongrie et de toute l’Europe, de conclure la paix.

Merci beaucoup, Monsieur le Premier ministre ! En réalité, c’était le mot de la fin. Mais puisque nous sommes à Nyíregyháza, et qu’il ne nous reste plus beaucoup de temps, permettez-nous que vos deux ou trois dernières phrases soient consacrées à la région. Vous nous avez souvent dit que Nyíregyháza est une ville qui réussit, l’une des plus dynamiques du pays, dont les effets se font sentir dans tout le comitat. Où en est aujourd’hui dans son rattrapage, pour employer un terme peu joli, la Hongrie de l’Est par rapport à la Transdanubie, à l’Ouest ? Nous n’avons le temps vraiment que pour quelques phrases.

Oui, mais non, non, non. Ça, on ne peut pas y répondre brièvement. Puisque vous avez posé la question, il va falloir le supporter : je ne peux y répondre qu’un peu longuement. D’abord, j’ai une petite liste pour les habitants de Nyíregyháza. Parc industriel : 3 milliards. Contournement ouest : 13 milliards. Achat d’autobus : 4 milliards. Parc zoologique : 10,5 milliards. Centre sportif : 7 milliards. Investissements de loisirs : 6 milliards. Et pour les petites communes alentour : 5,1 milliards. Ce sont des fonds de développement. Pour ce qui est du comitat de Szabolcs-Szatmár-Bereg, j’ai regardé les statistiques de l’emploi : par rapport à 2010, il y a aujourd’hui 50 000 personnes de plus au travail dans votre comitat, et le taux de chômage y a été divisé par deux. Au titre des programmes de soutien aux entreprises, programme Baross, programme Sándor Demján, 50 milliards de forints sont parvenus et parviennent dans le comitat. Dans la ville même, 16 milliards. Et, via d’autres appels à projets destinés aux grandes entreprises, 53 milliards de forints supplémentaires sont arrivés. Et, selon les décisions du gouvernement, nous investirons 670 milliards de forints dans ce comitat au cours des dix prochaines années. Ce sont des chiffres, je les donne pour que, si quelqu’un veut contester, vous ayez de quoi répondre. Mais il ne s’agit pas que de chiffres. Lorsque nous avons reçu pour la première fois mandat pour gouverner en 1998, puis pour la deuxième fois en 2010, j’ai établi un ordre de priorité pour les tâches, non seulement selon leur importance pour le pays, mais aussi selon l’effort politique qu’elles exigeraient du gouvernement. Développer Budapest, ce n’est pas un exploit, n’est-ce pas ? Cette ville vole d’elle-même, il suffit de souffler un peu dans les voiles… Que les habitants de Pest ne nous en soient pas reconnaissants, c’est autre chose, bien sûr, car les chiffres que je viens de lire pour ici se lisent à Budapest avec un coefficient de cent. Un coefficient de cent ! Rien qu’aujourd’hui, plus de 1 000 milliards de forints d’investissements publics sont en cours à Budapest. Ici, dans le comitat de Szabolcs-Szatmár-Bereg, je pense que vous seriez reconnaissants si vous aviez la moitié de cette somme. Bref, cela montre que le développement et la reconnaissance sont deux choses différentes. Donc, développer Budapest, c’est facile. Győr, ce n’est pas difficile non plus. En 1998, la ville n’était pas en pleine forme, mais enfin, c’est la Hongrie de l’Ouest : là non plus, ce n’est pas compliqué. Je ne veux pas vexer les habitants de Szombathely, mais là-bas, la seule chose difficile, c’était d’y naître, n’est-ce pas ? Au bord de la frontière occidentale… Et ainsi de suite : Veszprém, Székesfehérvár, Győr. Déjà dans le programme de Gömbös, dans les années 1930, Győr était un triangle de développement industriel prioritaire. Il y existait donc depuis longtemps des traditions industrielles sur lesquelles il était facile de construire. Ce sont de gros morceaux, mais je les ai relégués au second plan. Qu’ai-je mis en tête de liste ? Tatabánya, Dunaújváros, Komló. Obtenir un peu de développement dans ces villes-là, ça, c’est une performance. Et aujourd’hui, je peux m’y rendre en ayant la conscience tranquille devant les habitants. Et il y avait aussi, comme tâche distincte, ce que nous appelons la Hongrie de l’Est. Ici, il faudrait à vrai dire une longue conférence, ne vous rebellez pas tout de suite, pour expliquer que depuis la Première Guerre mondiale, la Hongrie se vit, dans sa conscience, comme un peuple vaincu. Quand on regarde les livres d’histoire, qu’on parle avec ses enfants, qu’on regarde nos films, qu’on rouvre nos recueils de poésie, tout ce qui nous entoure nous renvoie à l’idée que nous avons perdu le XXᵉ siècle. C’est un problème. Si l’on regarde la Hongrie de l’Est, ce sentiment d’être perdant y est double. Ce n’est pas seulement que, dans le cadre national, nous avons perdu du territoire, de la population, des ressources, des gisements de pétrole, du bois de construction, tout ce qui est nécessaire à l’économie, mais en plus, c’est une région historiquement moins développée, et toutes les ressources, ces cinquante ou soixante dernières années, ne sont pas allées vers l’est, mais vers Budapest et la partie occidentale du pays. Ceux qui vivent ici ont donc le sentiment d’être doublement perdants. Perdants en tant que membres de la communauté nationale, et perdants de l’aménagement du territoire et, plus largement, de la politique. Quand j’ai grandi, si je prenais le train venant de l’est du pays, on l’appelait le « train noir » : des gens montaient depuis Szolnok, depuis le Nyírség pour aller travailler là-bas. Pas chez eux, mais là-bas, à l’ouest. Et nous, excusez l’expression, nous sommes des gars de province. Nous avons bien laissé entrer deux ou trois personnes de Pest au gouvernement, bien sûr il y a des Budapestois au gouvernement, mais fondamentalement, c’est un gouvernement de province. Budapest est la capitale nationale, c’est une ville dont nous devons être fiers, très bien, mais le gros du travail est à faire en province. Et la tâche la plus importante se trouvait ici, en Hongrie de l’Est : mettre la Hongrie de l’Est sur une trajectoire de développement qui lui permette de rattraper la Pannonie, c’est-à-dire les régions situées de l’autre côté du Danube. Vous n’y êtes pas encore, Mesdames et Messieurs, pas encore. Mais la voie sur laquelle vous êtes y mène. Si vous regardez le rythme du développement, les investissements, tout ce qui se passe, les constructions de routes, tout ce que vous voyez, il faudrait vraiment des décisions gouvernementales catastrophiques pour dévier de cette trajectoire. C’est une courbe ascendante, chaque investissement en appelle un autre, chaque développement en fait naître un suivant. Cela va continuer à monter. D’ici dix ans, croyez-moi, et je ne parle pas seulement de Nyíregyháza, mais aussi du comitat de Szabolcs-Szatmár-Bereg, de la région de Hajdú, et peu à peu de Borsod : ce que nous appelons la Hongrie de l’Est est sur une trajectoire ascendante. Et il ne sera plus nécessaire que vous vous sentiez doublement perdants lorsque vous regarderez votre propre vie, car l’un de ces handicaps, celui au sein de la « petite Hongrie » actuelle, nous allons le faire disparaître. J’ouvre une parenthèse, car il n’existe pas de situation où tout serait parfait : en contrepartie, une autre ligne de fracture est apparue, que vous ressentez peut-être moins fortement, car elle est plus éloignée de vous. Aujourd’hui, le développement du pays ne se joue plus selon l’axe Est–Ouest, mais selon l’axe Nord–Sud. En donnant une impulsion à Debrecen, Nyíregyháza, Miskolc, nous avons fait apparaître une nouvelle ligne de partage qui traverse aussi la Transdanubie : le comitat de Baranya, par exemple, n’est pas en très bon état, et l’on pourrait descendre comme cela jusqu’à Békés. Donc, le prochain grand programme, puisque, si je puis dire, avec vous, le mouvement est déjà lancé, il avance désormais par lui-même, le prochain grand programme, c’est d’essayer de mettre la Hongrie du Sud sur la même trajectoire. Et nous y travaillons beaucoup. Le fameux investissement BYD ne s’est pas « posé du ciel » à Szeged : il est là parce que nous l’y avons amené. Et nous allons continuer dans ce sens, car la Hongrie doit parvenir enfin à cet état de paix intérieure où chacun a le sentiment de faire partie du pays et de la nation hongroise avec des chances égales. Et si cela arrive, je pense qu’alors nous nous serons débarrassés d’un lourd héritage. En plus de cela, j’ai deux raisons d’avoir un faible particulier pour vous. La première est personnelle. Ce n’est pas pour cela que nous sommes réunis, mais je le mentionne quand même. J’ai passé environ quatre ans de ma vie à croiser Feri Kovács chaque fois que je sortais de ma chambre du dortoir universitaire, étant donné qu’il habitait en face de moi. Nous avons suivi beaucoup de cours ensemble, et j’ai été très heureux, même si ce n’était pas simple de nous mettre d’accord, qu’il se lance ici dans un projet auquel le gouvernement puisse s’associer. Nous connaissons tous Feri : ce n’est pas un bavard, mais il est tenace. Et je pense que c’est une bonne chose pour vous. De nombreux projets en cours dans la région n’existeraient pas sans sa ténacité, sans le fait qu’il ait obstinément maintenu ses idées. Je le remercie d’ailleurs pour la coopération de ces dernières années. La deuxième raison, c’est que j’ai toujours beaucoup aimé l’écrivain Krúdy, et Krúdy, au fond, est un peu à vous. En préparant ma venue, je cherchais une phrase qui puisse le mieux exprimer, pour quelqu’un comme moi qui n’est pas né dans ce comitat, la relation que j’entretiens avec vous. Et j’ai trouvé une phrase de Krúdy. Elle dit ceci : « Le Nyírség, c’est un grand morceau d’histoire nationale. Ici, même celui dont le père ne parlait pas encore hongrois devient un Hongrois farouche. » Et c’est une phrase très importante, car il existe, selon moi, deux grandes forces motrices dans la société hongroise, et nous devons utiliser les deux, sans qu’elles créent de déséquilibre. Il existe ce vieux dicton, sans doute venu de l’allemand, qui dit que « l’air de la ville rend libre ». C’est vrai. Et il y a une autre formule, dont l’auteur n’a pas besoin d’être précisé, qui dit ceci : « l’air de la campagne rend hongrois. » Et nous avons besoin des deux : de la liberté que donne l’air des villes, et de l’identité hongroise que donne l’air des campagnes. Et je peux vous dire ceci : chaque fois que nous avons été en difficulté, et nous l’avons déjà été, la communauté civique, nationale et chrétienne a déjà traversé des moments difficiles, et moi-même, personnellement, en politique, j’ai connu des passages très durs, nous avons assez perdu, non ? Plusieurs fois ! La question était : sur qui pouvons-nous compter ? Et c’est vous que nous avons placés en tête de liste. Nous savions qu’ici, dans le comitat de Szabolcs-Szatmár-Bereg, nous avons des positions solides, des têtes de pont, des communautés fortes, des responsables locaux sur lesquels, en temps de défaite, nous pouvons littéralement nous appuyer pour repartir, relancer un nouvel élan à partir d’ici. Je me souviens être venu ici, il n’y a pas si longtemps, lorsque, comme vous le savez, l’Église réformée est organisée autour de grandes familles, pour ne pas dire de clans, nous avons enterré le pasteur Sípos Kund Kötöny. Je suis venu à ses funérailles, et tous ceux avec qui nous avons recommencé après les élections de 2002 étaient là. Ils étaient tous d’ici. Je dois vous dire qu’il existe une relation très particulière entre les forces politiques civiles, nationales et chrétiennes à l’échelle du pays et votre comitat : cette relation a été mise à l’épreuve par la guerre, par les élections, par les défaites aussi, et elle a tenu bon. Et je suis certain que nous ne pourrons gagner les élections d’avril que si, ici, dans votre comitat, nous remportons tous les sièges.

Monsieur le Premier ministre, quelque part, Krúdy dit aussi ceci : « Ce que l’instant laisse échapper, l’éternité elle-même ne le ramènera pas. » Espérons que nous sommes précisément dans ce moment où l’on pourra bientôt dire que cet état de paix, celui dont vous parliez pour la vie quotidienne, mais aussi pour l’économie, que vous avez longuement détaillée, deviendra, dans un avenir proche, une réalité concrète. Nous vous remercions très chaleureusement d’avoir accepté notre invitation. Nous serons heureux de vous accueillir à nouveau à Nyíregyháza !

Merci beaucoup !

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