Zsolt Törőcsik : En deux ans, Ursula von der Leyen demande aux États membres 135 milliards d’euros supplémentaires, soit environ 54 000 milliards de forints, pour financer l’Ukraine. La présidente de la Commission européenne a informé les dirigeants européens de cette demande dans une lettre envoyée la semaine dernière. J’ai demandé au Premier ministre Viktor Orbán quelle était la réponse de la Hongrie. Bonjour !
Bonjour !
Avez-vous déjà répondu à la lettre de Mme von der Leyen ?
Je l’ai rédigée, oui. Mais notre ministre chargé des affaires européennes, le professeur János Bóka, qui, si je puis dire, est un spécialiste chevronné de cette discipline, une discipline complexe, était aux États-Unis cette semaine. Je ne veux pas envoyer la lettre tant que nous ne l’aurons pas relue ensemble, non seulement par téléphone mais en personne, phrase par phrase, mot à mot. Mais elle est prête, et je dois dire que c’est une bonne lettre. J’ai réussi à organiser mes idées, et ma réponse à la demande de financement de la présidente n’est pas seulement un refus clair : elle expose aussi une justification stratégique explicite ainsi que plusieurs propositions.
Quelles sont ces propositions et quelles sont les raisons que vous invoquez pour justifier votre refus ?
L’essentiel de ma proposition, et les nouvelles tombées tard hier soir ne font que la confirmer, est que l’Europe doit rebrousser chemin. Nous sommes engagés dans une voie politique qui s’avère être une impasse. Aujourd’hui, pour moi, le principal problème n’est même plus l’existence d’une guerre entre l’Ukraine et la Russie, bien que ce soit évidemment la racine de tout, mais le fait que les Européens ont décidé d’entrer, eux aussi, dans la logique de la guerre. Nous ne sommes plus simplement à la recherche d’un moyen d’obtenir un cessez-le-feu ou une paix qui mettrait fin au conflit russo-ukrainien le plus rapidement possible : nous devons aussi empêcher que les Européens ne s’engagent eux-mêmes dans cette guerre. Ils prennent des décisions qui visent à instaurer une économie de guerre, à obtenir une victoire militaire sur la Russie via l’Ukraine, à planifier un conflit prolongé, et à lancer un programme de réarmement qui nous coûtera les yeux de la tête. L’Europe entière, de manière évidente, et je ne parle pas seulement de signes isolés, mais d’affirmations explicites faites par plusieurs dirigeants influents lors de réunions où j’étais moi-même présent, semble vouloir entrer en guerre. Dans ces conditions, une proposition de paix émanant des États-Unis, ou un cessez-le-feu permettant de mettre un terme au conflit, ne concerne plus uniquement la sauvegarde des vies détruites ou menacées sur le front. Il ne s’agit plus seulement d’arrêter de brûler inutilement de l’argent dans une guerre impossible à gagner. Il s’agit désormais aussi d’empêcher les Européens de céder à leur propre tentation guerrière.
Il est d’ailleurs intéressant de noter que des informations concernant un plan de paix américain on fuité et circulent désormais dans plusieurs médias. L’Europe occidentale l’a accueilli très froidement, tandis que les Ukrainiens ont montré une certaine ouverture. Le président Zelensky a même déclaré vouloir en discuter avec Donald Trump. Jusqu’où l’Europe peut-elle freiner ou bloquer ces initiatives de paix ?
Si vous le permettez, je reviens un instant à la question précédente, car nous ne l’avons pas refermée. La présidente de la Commission demande de l’argent. Elle veut rassembler 135 milliards d’euros. Et j’écris très clairement dans ma lettre que l’argent des Hongrois appartient aux Hongrois. Stop ! Nous ne sommes pas prêts à retirer des sommes considérables du budget hongrois, au détriment, par exemple, des aides aux familles, des retraites ou du soutien aux entreprises, pour les transférer à Bruxelles, qui les enverrait ensuite en Ukraine, où, compte tenu des révélations de corruption sorties cette semaine, nul ne sait vraiment ce qu’il advient de ces fonds. La deuxième proposition de la présidente consiste à dire : « Si vous ne contribuez pas directement depuis votre budget national, alors contractons un emprunt commun. » Autrement dit : ce n’est pas l’argent d’aujourd’hui que l’on prélèverait, mais celui de nos petits-enfants ; chaque année, ils devraient payer pour des fonds qu’on veut brûler maintenant sur le front. Et son troisième axe porte sur l’utilisation à des fins militaires des réserves de change russes gelées, ce qui est absurde. Cela ébranlerait tout le système économique mondial, en particulier le cadre international de gestion des réserves de devises, ou du moins sa composante européenne. Nous ne pouvons pas soutenir cela non plus. Voilà où nous en sommes. Dans ce contexte, la lettre dont nous parlons n’est rien d’autre que la version financière, mise par écrit, de cette volonté européenne d’« entrer en guerre ». Et c’est dans ce climat que, tard hier soir, la nouvelle est tombée officiellement, même si nous savions déjà que des négociations étaient en cours. Là-bas, à Miami, nous avons même vu circuler dans les rues de mystérieux véhicules russes et ukrainiens… Je plaisante, bien sûr : nos services secrets n’ont pas de bureau à Miami. Mais tout le monde savait que quelque chose s’y tramait. Il est désormais confirmé officiellement qu’un plan de paix américain en 28 points existe : les Américains l’ont transmis, et les Ukrainiens l’ont officiellement accepté. Ce plan contient des propositions sur lesquelles Russes et Américains avaient déjà discuté en amont. Nous sommes, je crois, à un moment décisif. Les deux ou trois prochaines semaines seront cruciales : les premières réactions officielles à ces 28 points vont tomber, et un processus commencera à se dessiner. Le sommet pour la paix de Budapest approche.
Alors, avec tout cela, nous pourrions nous rapprocher encore un peu plus du sommet de la paix de Budapest.
Le fait que cette proposition ait été rendue publique, qu’elle ait été officiellement reconnue, constitue déjà une nouvelle étape cruciale sur le chemin menant au sommet de la paix à Budapest.
Oui, mais dans le même temps, à Bruxelles, on rejette effectivement ce plan, d’un côté parce qu’on affirme qu’il conduirait à une paix injuste, et de l’autre parce que Mme Ursula von der Leyen continue à réclamer cet argent. Pour donner un ordre de grandeur, c’est comme si l’on distribuait 5,5 millions de forints à chaque Hongrois : voilà l’échelle dont on parle.
Bonne idée ! Il est regrettable qu’il n’existe pas de personne suffisamment naïve dans le monde pour nous donner cette somme… En revanche, on nous prend, nous, pour des naïfs qui seraient prêts à la verser.
Et parallèlement, on découvre de plus en plus de détails sur le scandale de corruption qui secoue l’Ukraine, et auquel vous avez fait allusion. Dans ces conditions, donner de l’argent à l’Ukraine, quelle qu’en soit la somme, représente quel niveau de risque ?
Nous avons appris deux choses sur le fonctionnement de cette mafia de guerre ukrainienne, à la lumière de ce scandale de corruption. La première, c’est que des montants énormes disparaissent et n’arrivent pas là où Européens et Américains les destinent. La seconde, c’est que l’Europe n’a aucun système de contrôle : elle déverse l’argent, mais n’a ni mécanisme, ni structure permettant de suivre précisément où vont ces fonds. Normalement, lorsqu’on donne de l’argent, l’accord qui encadre ce versement définit les canaux par lesquels il doit transiter, les points de contrôle dont dispose le donateur pour vérifier qu’il est dépensé conformément à ce qui a été convenu. Mais il apparaît qu’un tel mécanisme n’existe pas. Pire : on ne veut même pas en créer. Hier tard dans la soirée, j’ai pu parler avec Péter Szijjártó, qui se trouve actuellement à Bruxelles et participait à la réunion du Conseil des ministres des Affaires étrangères dans le cadre du Conseil des affaires générales. Il m’a rendu compte des discussions entre ministres : nous avons proposé que, s’il n’existe pas de mécanisme de contrôle, il faut en créer un. Et éventuellement suspendre les transferts financiers vers l’Ukraine tant que nous ne sommes pas en mesure de vérifier la destination des fonds. Mais cette proposition a été balayée d’un revers de main. Ainsi, non seulement les Européens ne disposent d’aucun système de contrôle, mais ils ne veulent même pas en instaurer un. Ils continuent à déverser l’argent en Ukraine, sans compter et sans contrôle.
Et hier, lors de cette même réunion, on a même entendu l’argument selon lequel ce scandale de corruption serait une raison supplémentaire d’accélérer l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne. Parce qu’une fois membre de l’UE, ces scandales seraient soi-disant évitables. Cet argument vous a-t-il convaincu ?
À ce moment-là, je reste sans voix. J’en ai entendu beaucoup au cours de ma carrière, et en tant que Premier ministre hongrois, je dois être vif, réactif, et capable de répondre immédiatement. Mais cet argument-là m’a sidéré. Si je comprends bien : si vous n’êtes pas capable de gérer correctement vos systèmes financiers, alors nous vous intégrons dans un système financier commun, parce qu’en en faisant partie, vous ne pourrez plus tricher ? C’est exactement ce que disaient déjà les pays des Balkans occidentaux au début de la guerre : ils demandaient s’ils comprenaient bien que le passage de la Serbie et de leurs voisins vers l’adhésion, bloqué depuis une ou deux décennies, serait subitement dépassé par l’Ukraine, dont personne ne parlait auparavant comme candidate, simplement à cause de la guerre. Et ils demandaient : est-ce que cela signifie que s’ils déclenchaient eux aussi une guerre, leurs négociations d’adhésion seraient accélérées ? Et en suivant cette logique, s’ils produisaient un peu de corruption, cela leur donnerait un argument supplémentaire pour dire qu’il faut les intégrer plus vite ? Tout cela est tellement absurde et délirant que l’on manque de mots. L’adhésion à l’Union européenne suppose de respecter un certain niveau de qualité. Malgré toutes ses imperfections, l’UE demeure l’une des idées les plus remarquables du siècle dernier : la coopération entre les pays européens. Mais une coopération qualitative : seuls ceux qui sont capables d’atteindre un niveau élevé dans la gouvernance et le fonctionnement de leur économie peuvent y participer. Il existe des indicateurs pour cela. Si vous les atteignez, votre candidature est prise au sérieux. Sinon, vous ne pouvez pas entrer. Jamais on n’a vu quelqu’un plaider pour l’adhésion en disant : « Je suis totalement inapte, je ne remplis aucune condition, il y a par exemple un système de corruption généralisée dans mon pays, mais si vous m’acceptez, je m’améliorerai. » Cela, on ne l’avait encore jamais entendu ! Dans mes 35 ans d’expérience diplomatique, c’est l’un des raisonnements les plus déroutants et inattendus. Cela confirme malgré tout que notre métier est magnifique : ce qui paraît absurde aujourd’hui peut devenir un argument sérieux demain dans une négociation. C’est un métier étonnamment créatif. Mais, plaisanterie mise à part, cet argument révèle surtout une profonde inquiétude. De ce raisonnement tiré par les cheveux, il ressort clairement que l’Ukraine n’est pas, et ne sera pas de sitôt, dans un état, en termes de fonctionnement interne, permettant d’envisager sérieusement son adhésion à l’Union européenne. Sans parler du fait qu’à cause de la guerre, la question ne peut même pas être posée. Si l’Ukraine était membre de l’UE aujourd’hui, cela signifierait que l’Union européenne serait en guerre contre la Russie, nous, Hongrois, compris. Si nous ne sommes pas en guerre avec la Russie aujourd’hui, c’est parce que l’Ukraine n’est pas membre de l’Union européenne. Si elle l’était, nous serions en guerre. Alors pourquoi l’intégrerions-nous ?
Donc, si nous résumons : Bruxelles continue de considérer que le soutien à l’Ukraine est la clé de la situation, Mme von der Leyen demande de l’argent, tandis que la Hongrie, elle, n’en donnera pas. Comment la Hongrie peut-elle se tenir à l’écart de cette contribution commune ?
En tenant bon. Il faut tenir la digue, il faut résister. Aujourd’hui, en Europe, la Hongrie mène une résistance significative, parmi d’autres dossiers plus modestes, dans deux grandes affaires : la guerre et la migration. La migration est un dossier ancien ; la guerre, un dossier plus récent. Quand je cherche la réponse à la question : comment rester en dehors de la pression guerrière ou d’une participation à la guerre ? – je réponds que nous devons faire exactement comme nous l’avons fait pour rester en dehors de la migration. Si la Hongrie a réussi à ne pas commettre l’erreur colossale des autres pays européens, qui ont laissé entrer les migrants et se sont transformés en sociétés d’immigration, alors le même discernement, la même capacité et la même force seront nécessaires pour rester en dehors de la guerre. L’expérience que nous avons tirée de notre non-participation à la « bataille migratoire », c’est que cela repose sur une volonté populaire forte. Si les Hongrois s’attendent à ce que le Premier ministre, le ministre des Affaires étrangères ou le ministre des Affaires européennes se rendent à Bruxelles et, avec habileté, ruse ou héroïsme, maintiennent la Hongrie hors de la guerre pendant que le peuple observe cela avec intérêt, alors ils se trompent lourdement. Car les dirigeants, seuls, ne peuvent pas atteindre cet objectif. Sans une unité populaire massive derrière les dirigeants, une volonté nationale de paix, un rejet général de la guerre, ils ne parviendront pas à tenir le pays à l’écart. Et je crois que cette volonté existe aujourd’hui dans l’âme, le cœur, l’instinct, les réflexes et l’expérience historique des Hongrois : nous sommes un peuple profondément pacifique et hostile à la guerre. Mais il faut l’exprimer, comme nous l’avons fait pour la migration. C’est pourquoi la campagne de signatures et la consultation nationale en cours sont importantes : elles vont dans la même direction. Elles expriment que l’argent des Hongrois appartient aux Hongrois, et que la Hongrie ne veut pas entrer dans la guerre. Elle ne veut ni envoyer de soldats, ni fournir des armes, ni brûler son argent sur le front. Cette mobilisation nationale, unie, permet à nos dirigeants de tenir la position à Bruxelles, autour des tables de négociation, et de maintenir la Hongrie en dehors de la guerre.
Existe-t-il également un consensus politique à ce sujet en Hongrie, ou bien faut-il mener ce combat à Budapest autant qu’à Bruxelles ?
C’est une grande bataille avec Bruxelles, dans laquelle l’opposition hongroise se range du côté de Bruxelles, que ce soit la DK ou le parti Tisza. Je ne sais pas si les Hongrois en ont pleinement conscience : ce n’est pas seulement que le gouvernement hongrois arrive à Bruxelles et se retrouve face aux autres États européens. Il arrive à Bruxelles et se retrouve, du côté pro-guerre, face à la DK et à Tisza, qui défendent au Parlement européen une position favorable à la guerre et pro-ukrainienne. La DK, cela ne surprend personne : nous savons que lorsqu’un gouvernement de gauche dirige la Hongrie, c’est en réalité Bruxelles qui gouverne, et non les élus hongrois. Mais il en va de même pour Tisza : il est évident, les événements à Bruxelles le montrent clairement, que ce parti a deux missions. Il a été créé à Bruxelles, financé depuis Bruxelles, maintenu en vie par Bruxelles. Ses deux mandats sont de briser la résistance hongroise sur la question de la guerre, et de briser la résistance hongroise sur la question de la migration. C’est pourquoi il n’y a pas de consensus en Hongrie, et qu’à Bruxelles, nous nous retrouvons non seulement face aux institutions européennes, mais aussi face à des acteurs hongrois, ou se présentant comme tels, ce qui est leur droit, je ne le conteste pas, mais qui se rangent du côté bruxellois.
Restons un instant à Bruxelles, mais passons aux questions économiques. Cette semaine, le gouvernement hongrois a annoncé un plan d’action économique en 11 points pour soutenir les petites entreprises, et vous avez déclaré qu’au lieu d’une politique économique européenne orientée vers la guerre, vous construisez une politique économique nationale hongroise. Dans une économie européenne aussi interdépendante, jusqu’où peut-on réellement se détacher de ce qui se passe à Bruxelles et mener une politique économique indépendante ?
C’est aussi un combat pour les intérêts vitaux de la Hongrie, dans lequel je suis plongé, jusqu’à la taille, depuis dix ou douze ans. C’est peut-être moins visible pour les Hongrois, car une guerre est un conflit spectaculaire, qui se voit immédiatement. La migration, encore plus : tout le monde se souvient de ces centaines de milliers de personnes qui ont déferlé sur nous en 2015. Ces deux dossiers, la guerre et la migration, sont spectaculaires, et relativement limités dans le temps. L’économie est d’une tout autre nature : c’est un champ de mines différent. Là, les négociations, les rapports de force, les bras de fer en coulisses font partie du quotidien. Une petite règle européenne affectera différemment une entreprise danoise, irlandaise, allemande ou hongroise, même si elles travaillent dans le même secteur, et il faut harmoniser ces intérêts. C’est pourquoi notre représentation économique à Bruxelles doit être constituée des plus brillantes têtes : elles doivent travailler énormément, être parfaitement informées et ingénieuses, afin d’orienter, de façonner les décisions, même sans conflit ouvert, de manière à ce que les intérêts hongrois apparaissent dans les accords finaux. Voilà le contexte à partir duquel il faut répondre à votre question : dans un système pareil, est-il possible de mener une politique économique nationale réussie, différente de la ligne générale de l’UE ? Je vous annonce que oui : c’est ce que nous faisons depuis 2010. Si l’on examine la structure profonde de l’économie hongroise, non seulement la propriété privée, la logique de marché, le capital, etc., mais ce qu’il y a derrière : le système social, les règles du travail, la fiscalité, l’articulation entre soutien aux familles et participation au marché du travail, bref, ce que j’appelle les « couches profondes » d’un système économique, alors on voit que l’économie hongroise diffère largement, sur des points essentiels, de toutes les économies d’Europe occidentale. L’expression la plus claire de cela, c’est que l’économie hongroise repose sur les familles, et non sur les individus. Toutes les réglementations économiques partent de l’idée que la vie réelle est structurée par les familles. Nous avons donc une économie fondée sur la famille, tandis que l’Occident voit des individus et construit une économie fondée sur l’individu. Autre différence majeure : en Hongrie, le plein emploi est un objectif d’État. En Occident, on considère que dans le capitalisme, le plein emploi apparaît ou disparaît, et que l’État n’a qu’à s’en accommoder. Nous ne vivons pas ainsi. Sans doute parce que la Hongrie a perdu ses mines, ses forêts, ses gisements de pétrole ; elle ne possède presque pas de ressources naturelles. La Hongrie ne peut donc vivre que de son travail : de son intelligence ou de sa force. Tout ce qui existe dans ce pays est le fruit des efforts personnels des Hongrois. C’est pourquoi nous pensons que le travail est la clé : sans travail, il n’y a rien ; avec du travail, tout est possible. C’est pourquoi il est un objectif d’État, en Hongrie, d’entretenir un système économique qui offre du travail à chaque Hongrois, d’une manière ou d’une autre. En Europe occidentale, on ne pense pas ainsi. C’est pourquoi, chez nous, aussi longtemps qu’il y aura un gouvernement national, nous pourrons maintenir un système économique fondé sur le plein emploi. Ce sont peut-être des différences qui n’intéressent surtout que les spécialistes, mais il est utile que chacun sache que la façon dont nous avons organisé notre économie après 2010 est fondamentalement différente de l’organisation des économies occidentales. Et c’est aussi ce qui explique que nous pouvons faire fonctionner notre économie sans immigration. Nous avons mis en place un système économique qui peut fonctionner sans migrants, uniquement avec les Hongrois, en ne faisant appel qu’occasionnellement et temporairement à quelques travailleurs étrangers. Mais ce n’est qu’un élément d’appoint, pas une condition essentielle. À l’inverse, en Europe occidentale, la migration est devenue une source de main-d’œuvre supplémentaire. Les systèmes économiques occidentaux sont construits de telle sorte qu’ils compensent leurs besoins de main-d’œuvre par l’immigration. Mais notre système, lui, est un système économique qui n’a pas besoin de migration.
Mais ce système économique ne revient-il pas trop cher ? Rien que ce paquet de 11 mesures annoncé cette semaine représente 80 à 90 milliards de forints, sans même parler encore des aides aux familles, et des économistes proches du parti Tisza affirment que vous avez déjà beaucoup dépensé pour soutenir les entreprises, que le système de soutien aux familles est très généreux, par exemple.
Tout cela est vrai, bien sûr, mais à quoi sert l’économie, sinon à cela ? Le grand responsable économique du parti Tisza est un banquier. Il a été mon secrétaire d’État pendant environ un an et demi. Si, pour le dire avec délicatesse, nos chemins se sont séparés, c’est précisément parce qu’il abordait la politique économique en banquier. Par exemple, il n’était pas du tout favorable à ce que je renvoie le FMI chez lui. Et il ne soutenait pas non plus les systèmes fondés sur les avantages fiscaux pour les familles, qui restent toujours étrangers à un banquier. Parce qu’un banquier voit des chiffres, pas des êtres humains. Le parti Tisza, c’est cela. C’est pourquoi ils veulent taxer les retraites, augmenter l’impôt sur le revenu, et de manière générale, dans une logique de banquier, prendre plus d’argent aux gens au nom d’une plus grande stabilité macroéconomique et financière. On peut penser comme cela, mais c’est un autre monde : c’est le monde de la gauche. Chez nous, l’économie est au service des personnes. Nous devons certes respecter des règles importantes : il doit y avoir un équilibre financier, une sécurité de fonctionnement ; un système financier répond à certaines exigences fondamentales, il ne peut pas être renversé, sinon tout le monde en pâtit. Mais un système financier n’est pas fait pour que les banquiers gagnent beaucoup d’argent : il est fait pour qu’il y ait suffisamment de ressources dans l’économie, pour que celui qui veut travailler trouve un emploi, produise de la valeur et vive bien. À quoi sert l’économie, sinon à permettre aux gens de bien vivre ? Certes, on ne peut bien vivre qu’au prix d’efforts, mais c’est à l’économie de rendre cela possible. C’est pourquoi, moi, je ne regarde jamais d’abord les chiffres : cela, c’est le ministre Márton Nagy qui s’en occupe. Ce qui compte le plus, c’est de savoir quel mode de vie émerge de ce système économique. Et la vie qu’un gouvernement national peut faire naître à partir d’une politique économique nationale est plus généreuse, meilleure, d’un niveau supérieur, plus humaine, et fournit les bases d’une vie plus heureuse. La vie qui découle de notre système économique est, j’en suis personnellement convaincu, beaucoup plus attirante que tout ce que la gauche, en Europe ou en Hongrie, n’a jamais été capable de proposer.
Parlons encore d’un dernier sujet, brièvement : cette semaine, nous avons découvert les candidats potentiels du parti Tisza pour les élections législatives. Vous avez écrit à leur sujet qu’il s’agit de « la même assemblée de gauche que celle d’il y a quatre ans ». Pourquoi le pensez-vous ? En voyant les noms, le parti Tisza souligne au contraire qu’il s’agit de nouveaux visages.
D’abord, je leur souhaite à tous beaucoup de succès ! Quiconque, en Hongrie, décide de participer à la vie publique, et accepte de consacrer une partie de son énergie vitale, au-delà de son propre bien-être ou de celui de sa famille, à servir l’intérêt général par la politique, mérite le respect. Je me réjouis donc qu’il y ait de telles personnes en Hongrie. Mais lorsque je les regarde, je vois tout de même une loi d’airain à l’œuvre : nous sommes un pays de dix millions d’habitants, il n’y a pas ici un vivier de ressources humaines de qualité suffisant pour remplir trois ou quatre partis politiques différents, pour le dire ainsi. C’est un pays dans lequel il y a toujours eu deux grands camps, et où il y en aura toujours deux. Bien sûr, il existe de plus petites formations qui occupent un espace dans le paysage politique, mais les forces déterminantes seront toujours au nombre de deux. Il y a la gauche et la droite. Et quand je les observe, je vois que, du côté de la droite, tous sont des personnes qui, d’une manière ou d’une autre, ont déjà participé à une structure, une organisation, un programme de la droite ; et du côté de la gauche, c’est exactement la même chose. Notre structure intellectuelle est aussi de ce type : il y a les personnes à sensibilité nationale, qui se trouvent à droite, et il y a les « internationaux », les internationalistes, jadis tournés vers Moscou, aujourd’hui vers Bruxelles, ceux qui veulent servir l’étranger, qui attendent de l’aide de la gauche internationale. Eux se trouvent à gauche. Voilà la réalité. Je ne peux donc que dire, tout en félicitant les candidats et en leur souhaitant bonne chance, que, vus depuis notre monde, depuis le camp national, ils sont trop à gauche, trop pro-Bruxelles, trop pro-ukrainiens.
J’ai interrogé le Premier ministre Viktor Orbán sur les projets bruxellois de financement de l’Ukraine, sur les perspectives de paix et sur le soutien aux petites entreprises.