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Interview de Viktor Orbán pour la chaîne YouTube Patrióta

Commençons par dire où nous nous trouvons. Nous sommes sur un champ de bataille. C’est l’une des salles de réunion du Conseil européen : c’est ici qu’il faut argumenter, qu’il faut se battre, qu’il faut défendre les intérêts de la Hongrie. Et, si possible, c’est aussi ici qu’il faut trouver un terrain d’entente avec les autres dirigeants européens. Nous voilà donc dans cette salle. Et en effet, aujourd’hui encore, c’était une bataille. Il est vrai que j’ai pu m’épargner la première moitié du combat : j’ai eu la chance de trouver un ami prêt à en assumer les combats de la première moitié de la journée – Robert Fico, le Premier ministre slovaque. Je lui ai demandé de représenter la position et les intérêts de la Hongrie pendant que les célébrations du 23 octobre me retenaient à Budapest. Il y a quinze ans — ou même seulement dix ans — si quelqu’un avait dit qu’en pareille situation, ce ne serait pas le Premier ministre polonais mais bien le Premier ministre slovaque, et précisément le Premier ministre slovaque, que nous prierions de défendre les intérêts de la Hongrie, beaucoup auraient ri ou s’en seraient indignés. Ils n’auraient pas su si c’était une plaisanterie ou une affirmation sérieuse. Mais c’est bien sérieux. Aujourd’hui, la situation a changé. Nous avons investi beaucoup d’énergie dans la construction de l’amitié slovaquo-hongroise, et désormais, cela est possible. À mon arrivée, le Premier ministre m’a rendu la lettre sur la base de laquelle il avait agi ici au nom de la Hongrie. Il avait tout marqué : ce qu’il avait lu mot pour mot, ce qu’il avait ajouté, tout était coché. Le travail avait été fait. Et au nom de la Hongrie, je l’ai remercié d’avoir défendu nos intérêts avec courage et ténacité dans une affaire difficile, dans plusieurs affaires difficiles, même.

Dániel Bohár : Alors, Robert Fico est un ami fiable, un allié ?

Je dirais qu’en politique, il est toujours difficile d’utiliser ces mots-là. Difficile de trouver les bons. En effet, chacun a pour mission de représenter sa propre nation. Amitié ou pas, lorsqu’il s’agit de ton pays, mesdames et messieurs, c’est une autre histoire. Parce qu’au bout du compte, je dois défendre mon propre peuple. Même entre les meilleurs amis, il peut y avoir des conflits d’intérêts. Mais dans une situation comme celle-ci, il faut bien choisir quelqu’un. Et je peux dire que Robert Fico est un homme intègre. Il y a des sujets sur lesquels nous ne sommes pas d’accord, bien sûr. Mais c’est un homme honnête, et j’étais sûr d’une chose, c’est le tempérament slovaque : quand il s’engage, il tient parole. Je n’étais pas certain qu’il accepterait la mission, mais une fois qu’il l’a fait, je n’ai eu aucun doute : il irait jusqu’au bout. Et c’est exactement ce qui s’est passé. Voici comment il a représenté les intérêts de la Hongrie, par exemple, lors du point à l’ordre du jour consacré à l’Ukraine. Ce n’était pas simple, car la position slovaque et la position hongroise ne coïncident pas totalement, il y a des recoupements, mais aussi des différences. Et pourtant, il a présenté de manière parfaitement correcte la position hongroise au sein de la réunion.

Dániel Bohár : Quand nous sommes venus à Bruxelles, vous avez dit que, du point de vue hongrois, l’un des points essentiels de ce sommet européen était d’empêcher l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne, et d’éviter que notre argent ne soit envoyé là-bas. Où en sommes-nous sur ce point ?

Eh bien, cette bataille n’était pas terminée dans la matinée, si bien qu’il m’en restait encore une partie à mener tard dans la soirée. Tout d’abord, nous avons réussi à empêcher l’adoption d’une décision européenne qui aurait permis d’ouvrir les négociations d’adhésion de l’Ukraine à l’Union. La Hongrie ne s’y associe pas : ce n’est pas dans notre intérêt. Nous avons une autre stratégie, que nous avons déjà présentée. Nous pensons qu’il faut établir un partenariat stratégique avec les Ukrainiens, mais pas les intégrer. Car si vous les laissez entrer, vous faites entrer la guerre avec eux. Et une fois qu’ils sont membres, vous êtes obligés de leur être solidaires : vous ne pouvez plus dire, comme nous le faisons aujourd’hui, qu’il s’agit d’une guerre russo-ukrainienne qui n’est pas la nôtre. S’ils sont dans l’Union, alors cette guerre devient notre guerre aussi. C’est donc la première chose, et nous avons réussi aujourd’hui à empêcher cela. La seconde concerne une manœuvre risquée. Ils veulent entraîner les États membres de l’Union européenne dans un montage financier consistant à utiliser les avoirs russes gelés, notamment les réserves de devises conservées en grande partie en Europe de l’Ouest, pour financer l’Ukraine. Le problème, c’est que si la Cour internationale donnait finalement raison à la Russie, comme il s’agit d’une manœuvre extrêmement douteuse, les États membres devraient alors payer eux-mêmes : individuellement ou collectivement, par l’intermédiaire de l’Union. Il s’agit d’une manœuvre qui comporte un risque économique très important pour la Hongrie. Et c’est inacceptable aussi pour une autre raison : les Russes ont clairement averti que si l’on touchait à leur argent, ils se vengeraient sur les avoirs des entreprises étrangères présentes en Russie. Or plusieurs grandes entreprises hongroises y possèdent d’importants investissements. Je ne suis pas prêt à faire courir ce risque aux intérêts hongrois. C’est pourquoi nous ne soutenons pas cette initiative et nous n’y participerons pas. Maintenant, ils cherchent à savoir comment ils pourraient mettre cette mesure en œuvre sans la Hongrie. Je ne m’en réjouis pas, bien sûr, mais quoi qu’il en soit, nous resterons en dehors. Et de cette manière, j’espère que les entreprises hongroises n’auront à subir aucune sanction, ni du côté occidental, ni du côté russe.

Dániel Bohár : D’un sommet européen à l’autre, un sujet revient sans cesse, sans doute l’un des plus importants : l’économie des pays de l’Union européenne, et celle de l’Union elle-même. En avez-vous parlé aujourd’hui ?

Bien sûr, longuement. Et je ne peux dresser qu’un tableau confus, opaque et, disons-le, plutôt sombre. Le point de départ, c’est que l’année prochaine, la zone euro, dont, heureusement, la Hongrie ne fait pas partie, ce qui me rend plus optimiste pour nous que pour eux, ne devrait croître que d’un pour cent. Pourtant, ce groupe comprend les plus grandes économies d’Europe. Pendant ce temps, la croissance mondiale moyenne sera d’environ deux pour cent, et nos principaux concurrents, les États-Unis et la Chine, feront bien mieux. Et cela dure depuis des années. Il est donc clair que l’Europe perd en perspective, qu’elle n’avance plus. L’économie européenne n’arrive plus à suivre le rythme. Qui plus est, et c’est là que tout se relie à la guerre en Ukraine, pour rester compétitif aujourd’hui, il faudrait lancer des investissements massifs, très gourmands en capitaux. Dans une moindre mesure, c’est exactement ce que nous faisons en Hongrie : nous investissons dans l’intelligence artificielle et les technologies de l’information. Cela implique à la fois le développement des outils eux-mêmes et la garantie de l’approvisionnement énergétique nécessaire à leur fonctionnement. Et tout cela coûte énormément d’argent. Or si cet argent part vers l’Ukraine, il n’y en a plus pour le développement de l’économie européenne. Voilà le dilemme auquel sont confrontés aujourd’hui les dirigeants européens, et, pour l’instant, ils n’ont toujours pas trouvé la sortie de cette forêt.

Dániel Bohár : Expliquez-moi une chose : si les dirigeants des pays de l’Union européenne reconnaissent ce problème, s’ils en ont conscience, pourquoi n’agissent-ils pas ?

La situation est encore plus préoccupante : ils prennent des décisions qui aggravent encore la situation. Aujourd’hui, par exemple, nous avons eu un débat d’une rudesse qu’on n’avait plus vue depuis longtemps, un débat abrasif, électrique, à vif, à propos de la transition verte. Cette transition verte, c’est littéralement la corde à laquelle l’économie européenne est en train de se pendre. Les Européens ont eu cette idée, il y a plusieurs années, de faire de notre continent celui qui ne rejetterait plus de CO₂, autrement dit, un continent à « économie propre ». C’est vrai que nous ne représentons qu’environ 8 % des émissions mondiales, mais nous nous sommes dit que les autres finiraient par nous imiter. Eh bien, les autres ne nous imitent pas. Les Américains vont dans la direction inverse, les Chinois suivent un autre chemin, et, même sans copier nos méthodes, ils ont réduit leurs émissions polluantes plus fortement que l’Union européenne, qui s’est pourtant autoproclamée « chef de file » du combat écologique. Et, au nom de cette politique, nous avons adopté des réglementations censées réduire les émissions, mais que l’industrie n’a jamais acceptées. Les grandes entreprises européennes ont toujours protesté : « Si vous imposez cela à ce rythme, nous allons droit à la faillite. » Aujourd’hui, les dirigeants eux-mêmes reconnaissent que ces entreprises ferment leurs usines les unes après les autres. Des sociétés jadis fières, mondialement connues, dans l’automobile, la chimie, la sidérurgie, bref, dans les secteurs de base qui forment l’épine dorsale de l’économie européenne. Il ne s’agit donc pas seulement d’un problème que nous voyons sans le résoudre : nous prenons en plus des décisions qui l’aggravent. Quant à savoir pourquoi ils agissent ainsi… eh bien, pour répondre à cette question, il faudrait appeler un psychologue, pas moi.

Dániel Bohár : J’ai encore une question. Nous sommes venus ici, à Bruxelles, directement après la Marche pour la Paix. Vous disiez qu’après une telle marche, l’adrénaline est encore forte, vous veniez de parler devant une foule immense. Cette énergie, vous l’avez gardée ?

Oui, j’étais en forme, la détermination ne m’a pas manqué. Mais chaque fois que je m’assois ici, je me fais la même réflexion : si les Européens voyaient ce que je vois, à savoir que nous voyons les problèmes, mais que nous sommes incapables de prendre les décisions qui permettraient d’épargner à nos peuples ces difficultés, je me demande ce qu’ils en penseraient. Moi, je peux me présenter devant le peuple hongrois la conscience tranquille, parce que je me bats sans relâche ici, contre les mauvaises décisions. Mais beaucoup, à l’intérieur, se battent aussi, et une fois dehors, ils se taisent, ils refusent d’assumer les conflits. Ce que je vois, c’est un mystère : qui dirige réellement ce bazar ? Qui dirige l’Union européenne ? Parce que si nous sommes tous assis ici, Allemands, Français, Polonais, et les autres, que nous voyons les problèmes, que nous disons qu’ils sont graves, que nous proposons d’agir, et qu’au final, rien ne se fait, alors la question se pose : qui conduit vraiment cette Union ? Ce n’est certainement pas nous…

Dániel Bohár : Et, à vous entendre, on ne voit pas vraiment de solution à cela.

Justement. Il n’y a pas de solution parce que quelqu’un d’autre dirige cette Union, depuis quelque part ailleurs. Mais là, nous entrons dans un sujet qui relève à la fois du roman policier, du thriller politique et du roman d’espionnage.

Dániel Bohár : Merci beaucoup pour cet entretien !

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