Gergő Kereki : Bonjour à toutes et à tous depuis Budapest. Nous sommes dans la bibliothèque du monastère des Carmélites. À mes côtés se trouve le Premier ministre de la Hongrie, Monsieur Viktor Orbán. Bonjour, Monsieur le Premier ministre, merci de nous recevoir !
Bonjour ! Soyez les bienvenus, j’espère que vous vous sentirez bien ici.
Entrons dans le vif du sujet ! C’est une semaine intense, et nous ne sommes que mercredi.
Oh, oui.
Quel a été jusqu’ici le moment fort de la semaine pour vous ? Celui de lundi, lorsque lors du sommet international pour la paix en Égypte, Donald Trump vous a qualifié d’« homme exceptionnel », d’« homme fantastique » ? Ou bien hier soir, quand, dans les toutes dernières secondes du match, à la 94ème minute, Dominik Szoboszlai a égalisé contre le Portugal ?
Le moment le plus important est toujours celui où le plus grand nombre de gens sont heureux. Et je crois qu’hier soir, à la 94ème minute, la plupart des Hongrois ont ressenti cette joie-là.
Après le match, vous avez posté sur les réseaux que « notre place est à la Coupe du monde ». C’est réaliste ? Si l’on regarde les résultats de ces six derniers mois, ou de l’année écoulée : les cinq points obtenus dans la phase de groupes… Et même si nous terminons deuxièmes, il resterait encore deux tours de barrages. Est-ce une vraie possibilité, la qualification pour la Coupe du monde ?
C’est difficile de donner un avis sans risque sur ce sujet ; en Hongrie, tout le monde s’y connaît en football ! Mais selon moi, la qualification comme deuxième du groupe est désormais un pari assez sûr, même pour les bookmakers. Ensuite, il y a ces deux tours à élimination directe, en un seul match, et là, tout peut arriver.
Passons maintenant au thème de la diplomatie, de la guerre et de la paix. Nous discutons mercredi, deux jours après le sommet international de la paix organisé en Égypte sur le conflit israélo-palestinien. Quand avez-vous appris que vous faisiez partie des invités, et comment cela se passe-t-il, concrètement, une telle invitation ?
Samedi soir. J’ai d’abord demandé si j’avais bien entendu. On m’a confirmé que oui : « C’est bien ce que vous avez entendu, Monsieur le Premier ministre. C’est vrai que nous sommes samedi soir, mais le sommet aura lieu lundi, à Charm el-Cheikh. » J’ai répondu : « Très bien, j’y serai naturellement. »
Donc vous avez été surpris par cette invitation ?
Par l’événement lui-même, surtout. Nous savions que le président américain allait se rendre à la Knesset, donc au Parlement israélien, mais qu’il y aurait un sommet mondial quelque part en Égypte, cela, personne ne le savait. On nous a donc tous, dirigeants compris, un peu « embarqué » au dernier moment. Voyez-vous, ce sont des affaires complexes, marquées par de vieilles blessures. Que le président américain quitte la Knesset pour se rendre à un sommet, et qu’il y signe un accord en présence des dirigeants turc, égyptien et qatari, un accord qui vient confirmer celui déjà signé entre les Israéliens et le Hamas, cela relève presque de l’alignement miraculeux des planètes. Je crois que les Américains ont estimé samedi soir que les étoiles seraient justement alignées pour lundi, et qu’il ne fallait pas laisser passer cette occasion. Ces négociations sont extrêmement compliquées. Rien à voir avec ce que nous, Européens du Centre, avec notre esprit posé, un peu « à l’allemande », pourrions imaginer. Surtout quand des pays du Sud y participent : tout peut changer à la dernière minute, on recule, on avance, on ajoute de nouvelles conditions… Il faut donc une bonne résistance nerveuse, de la persévérance et une vision claire des objectifs : garder le cap, pour que le résultat final corresponde bien à ce qu’on voulait au départ. Cela demande de la ténacité et aussi de l’humilité. Car si vous boudez chaque fois qu’un partenaire change d’avis pour la seizième fois et que vous rentrez chez vous, vous n’arriverez jamais à un accord. Et, aussi étonnant que cela puisse paraître, ce succès n’aurait pas été possible sans une certaine humilité du président américain. Donald Trump n’est pas vraiment connu dans le monde pour son humilité, mais, le voyant de près, je peux affirmer que sans cette humilité des Américains, celle du service, cet accord n’aurait tout simplement pas vu le jour.
Je vais vous interroger dans un instant sur le président Trump, mais avant cela, comme toujours avec ce genre d’événement international, il a immédiatement pris une dimension de politique intérieure. Une grande partie de l’opinion publique a considéré comme un succès diplomatique évident le fait que vous ayez été invité à ce sommet. Et puis, après deux ou trois jours de flottement, l’opposition s’est également exprimée. Visiblement, elle ne sait pas trop comment interpréter cette invitation.
Oui, ce n’est pas facile pour eux, mais il faut dire qu’ils sont loin de ces événements. La vérité, c’est que notre place était là. Nous y étions parce que c’est là que nous devions être. Depuis le retour du président Trump, un réseau mondial est en train de se former, disons-le ainsi, un réseau de dirigeants et de responsables politiques qui, face à tout conflit armé, cherchent d’abord la voie de la paix. Et ces personnes se rassemblent autour du président Trump. C’est là que se trouve la force, là que se trouve la capacité d’agir, et la Hongrie fait partie de ce réseau. Nous étions déjà du côté de la paix avant même que ce réseau existe. Mais désormais, ce réseau existe réellement. Et il ne se limite pas à l’Europe ni même au monde occidental : il compte aussi des partenaires orientaux. Si vous vous souvenez, ces dernières semaines, je me suis rendu aux Émirats arabes unis, au Qatar, j’ai rencontré les dirigeants des États turciques. Bref, il existe un réseau, non pas annoncé, ni officiellement constitué, mais nous savons qui en fait partie. Et cela représente aujourd’hui plus d’une douzaine de dirigeants dans le monde qui, sur les questions de paix, se soutiennent mutuellement et, avant tout, soutiennent les efforts américains.
Lors d’un grand sommet international comme celui-ci, il est évidemment important de voir qui y participe, mais c’est aussi un message en soi de voir qui n’y est pas, ou qui n’a pas été invité. Parmi les pays du groupe de Visegrád, et même de toute l’Europe centrale et orientale, vous étiez le seul chef de gouvernement présent. Du côté de l’Union européenne, il y avait encore six autres dirigeants, mais l’absence remarquée fut celle d’Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne.
Eh bien, nous la représentions, puisqu’elle est notre employée. Ursula von der Leyen est la salariée des dirigeants des États membres, donc nous la représentions. Elle n’était pas absente, en réalité.
En Hongrie, le moment le plus commenté a sans doute été la conférence de presse du président Trump. Il y a évoqué plusieurs dirigeants, européens et non européens, et il vous a décrit comme « un grand dirigeant, un homme fantastique ». Cela vous a surpris ? Votre relation personnelle avec le président Trump est-elle de cet ordre ? Comment faut-il comprendre cela ?
Disons que nos relations personnelles sont même meilleures que cela. Quand nous sommes entre nous, nous disons des choses encore plus flatteuses, mais ce n’est pas le sujet ici. Ce qui compte, c’est que certains dirigeants européens étaient là parce que leur poids politique rendait leur présence indispensable. Les Britanniques, par exemple, ont toujours eu de l’influence dans la région : ils y ont été colonisateurs. Les Français également. Et on ne peut pas inviter les Français et les Anglais sans inviter les Allemands : cela va de soi. Les Italiens, eux, ont un rôle majeur sur la rive sud de la Méditerranée : leur présence était donc aussi logique. Eux, ils étaient là en raison de leur puissance. Nous, nous étions là pour une autre raison : comme je l’ai déjà dit, en tant que Premier ministre hongrois, je fais partie de ce réseau international favorable à la paix, et la politique étrangère hongroise est reconnue dans le monde entier pour son engagement en faveur du dialogue et de la paix. Dans chaque conflit, on peut compter sur la Hongrie : si quelque chose doit être fait, si un effort est nécessaire, nous répondons présents. Que ce soit pour la paix en Ukraine ou en Cisjordanie, on sait qu’on peut compter sur les Hongrois. Nous étions donc là en reconnaissance du travail que nous menons pour la paix. Quant au président Trump, écoutez : quand vous faites partie d’un réseau, une douzaine de dirigeants environ, il est normal de se soutenir mutuellement. Et la meilleure façon, pour un président américain, d’apporter son soutien à quelqu’un, c’est de dire publiquement que c’est un bon dirigeant. Alors, espérons qu’il y ait un fond de vérité dans ces mots, mais cela, ce sont les électeurs hongrois qui en jugeront. Ce qui est sûr, c’est que dans ce groupe de dirigeants, à part le président d’Azerbaïdjan, je suis celui qui est le plus ancien en poste. Cela veut dire que je connais tout le monde, tous les dossiers, et que je peux donc être utile. Et puisque nous sommes du côté de la paix, prêts à aider, tout cela forme un ensemble cohérent et efficace. Nous ne cherchons jamais à nous imposer : ni moi personnellement, ni la Hongrie ne nous sommes portés candidats à ce sommet. Nous connaissons notre place, nous savons quelle est la taille de notre pays, son influence, ses capacités. Mais lorsqu’il s’agit de paix, et que l’on a besoin de nous, on peut toujours compter sur la Hongrie.
Le président Trump a également indiqué qu’il était convaincu de votre victoire aux élections de 2026.
Eh bien, pour lui, c’est facile à dire.
Il dit se tenir à cent pour cent derrière vous. Concrètement, que cela signifie-t-il ?
Tant mieux pour lui s’il en est sûr. Il faut dire que peu de gens connaissent vraiment la Hongrie, car nous vivons dans une sorte d’isolement linguistique : personne, à l’étranger, ne peut suivre la politique hongroise autrement qu’à travers des traductions faites par des journalistes ou des analystes dans d’autres langues européennes. De ce fait, on ne perçoit pas de l’extérieur la profondeur de la vie politique hongroise. Chaque élection, ici, même si, à la fin, cela se traduit par une majorité des deux tiers, est une bataille dure, souvent brutale, parfois d’une rudesse incroyable. Rien n’est jamais joué d’avance. Celui qui pense que, parce que j’en suis à mon cinquième mandat de Premier ministre, cela veut dire qu’il est facile de gagner en Hongrie, ne connaît ni les Hongrois, ni la Hongrie, ni l’histoire de nos élections. De l’extérieur, cela peut donner cette impression, mais la réalité, c’est qu’ici, chaque victoire se gagne à la sueur du front, jusqu’à la dernière heure, jusqu’à la dernière minute, pour mériter la confiance du peuple. Garder la confiance des Hongrois est sans doute la chose la plus difficile au monde.
Y aura-t-il bientôt une nouvelle rencontre entre vous et le président Trump ? Peut-on s’attendre à une visite du président américain à Budapest ?
Sur ce dernier point, je ne peux pas répondre. Mais oui, une rencontre est prévue, et pas dans très longtemps.
Pouvez-vous en dire un peu plus ?
Il y a déjà une date fixée, et environ 80 % du programme de discussions est arrêté. Quand nous serons tombés d’accord avec les Américains sur les 20 % restants, nous déciderons ensemble du moment de l’annonce officielle, et la rencontre aura bien lieu.
Les 80 % déjà convenus, qui ont déjà fait l’objet d’un accord, sur quoi portent-ils ?
Principalement sur l’économie.
Par exemple, sur la convention de non-double imposition?
Oui, c’est l’un des dossiers les plus âprement discutés. Voyez-vous, l’Amérique est dans une phase où elle rapatrie ses ressources. Or, un tel accord, que nous demandons, et pour lequel nous avons avancé de solides arguments, entre en contradiction avec la politique commerciale et douanière actuelle des États-Unis. Donc ce n’est pas simple pour moi. Mais nous avons tout de même réglé la question des visas : il est à nouveau facile de voyager. Nous avons rétabli les relations politiques. Et, malgré la tendance américaine au repli, huit grandes entreprises américaines ont récemment investi en Hongrie, des investissements de qualité. Et trois ou quatre autres projets importants doivent encore voir le jour d’ici la fin de l’année. Nous travaillons donc à un véritable paquet économique. Et tout cela, oui, devrait se concrétiser avant la fin de l’année.
Et tout cela, oui, devrait se concrétiser avant la fin de l’année. Ce serait gênant, pour un gouvernement souverainiste, d’être soutenu ainsi ouvertement, non ? Est-ce embarrassant pour vous, Monsieur le Premier ministre ?
J’espère que vous ne prendrez pas cela pour une provocation ni pour de la désinvolture si je vous réponds : après tout, nous aussi, nous sommes intervenus dans les élections américaines. Nous avons soutenu le président Trump.
Les autres chefs d’État et de gouvernement présents à ce sommet, comment ont-ils réagi aux propos du président Trump ? Tout le monde n’a pas eu la même chance, évidemment. Par exemple, à propos de Friedrich Merz, le chancelier allemand, le président américain s’est contenté de dire qu’il était grand, ce qui lui permettait de le repérer facilement dans la salle !
Oui, c’était quelque chose ! Mais, blague à part, voyez-vous, je travaille avec le président américain depuis 2015 ou 2016, malgré la différence de « gabarit » entre nous, si je puis dire. Je ne qualifierais pas cette relation d’équilibrée. Mais il faut reconnaître une chose : le président américain a été trahi au moins une fois par tout le monde. Sauf par la Hongrie. Quand il a perdu l’élection, tout le monde a disparu d’un coup, chacun s’est empressé de rechercher les bonnes grâces de l’administration Biden. Pas la Hongrie ! Nous aurions été ravis de collaborer avec l’administration Biden, mais c’était impossible, car sur les grands sujets qui séparent les démocrates des républicains, la migration, la protection de la famille, la paix, nous avons des positions très fermes, fondées sur des principes et sur notre histoire. Nous ne pouvions donc pas coopérer avec l’administration Biden par divergence de fond sur les questions essentielles. Et puis, c’est aussi une question de tempérament : les Hongrois sont un peuple loyal. Quand nous considérons quelqu’un comme un ami, nous restons fidèles, jusqu’à ce que l’autre rompe lui-même cette amitié. Nous sommes donc restés aux côtés du président Trump, même lorsqu’il était dans l’opposition, à un moment où nul ne savait s’il reviendrait, ni même s’il le tenterait. Mais, en politique comme dans la vie, l’amitié se construit dans la constance, dans la capacité à tenir bon ensemble. Viennent ensuite les intérêts d’État. L’amitié, cela ne veut pas dire tout accepter ni tout faire pour l’autre : moi non plus, je ne ferai jamais rien qui ne soit pas dans l’intérêt des Hongrois. Les considérations politiques et nationales reprennent alors le dessus. La sympathie personnelle aide, bien sûr, mais l’essentiel, c’est l’accord sur le fond. Quand les intérêts nationaux divergent profondément, aucune amitié ne peut combler cet écart : au mieux, elle en atténue les conséquences. Donc, même si j’ai tissé beaucoup de relations amicales solides au cours des vingt dernières années, la Hongrie passe toujours avant tout.
Avez-vous eu l’occasion de parler directement avec le président américain lors de ce sommet ?
Quelques mots, oui. Mais nous nous reverrons bientôt, de toute façon.
Et avec les autres dirigeants ?
Oui, j’ai eu l’occasion de parler avec eux.
Par exemple les dirigeants européens : MM. Macron, Merz ou Mme Meloni ?
Oui, j’en ai eu l’occasion. Imaginez : nous avons attendu plus de cinq heures l’arrivée du président américain. C’est du jamais vu. Nous plaisantions en disant qu’on n’attend même pas une femme aussi longtemps, dans toute une vie. Mais le programme américain en Israël avait pris du retard, ils sont arrivés cinq heures plus tard que prévu. Pour nous, ce n’était pas un problème. La Hongrie n’est pas un pays qui vit de son prestige, nous vivons de notre travail. Si nous étions là, comme je l’ai dit, c’est parce que nous faisons du bon travail. Mais pour les pays plus grands, avec une stature et un poids diplomatique différents, ce n’était pas si simple de poireauter quatre ou cinq heures dans une salle d’attente. Nous, en revanche, nous en avons profité : cela m’a permis d’avoir de longs entretiens avec le président français, vraiment longs, avec la présidente du Conseil italien également. J’ai pu parler longuement avec le président indonésien, que je ne connaissais pas encore, ainsi qu’avec les dirigeants turcs (même si je les avais vus la semaine précédente) et plusieurs responsables arabes. Bref, j’ai travaillé : ces cinq heures ont été pour moi extrêmement précieuses.
Avec le président français, et avec Mme Meloni, avez-vous évoqué le sommet européen qui approche ou la question de l’Ukraine ? De quoi avez-vous parlé ?
Bien sûr, ces sujets sont toujours abordés, et je sens de plus en plus la pression qui pèse sur la Hongrie. Il faut tenir bon.
Et selon vous, qu’est-ce que le président Trump a pu faire dans le dossier israélo-palestinien que l’on n’a pas su, ou que l’on n’a pas pu faire, dans le dossier du conflit russo-ukrainien ? Aujourd’hui le monde voit de près ce qu’est la paix : on peut obtenir la paix même dans une situation apparemment impossible, quand les parties sont extrêmement éloignées l’une de l’autre. Quelle leçon en tirer pour la guerre russo-ukrainienne ?
Écoutez, j’ai une opinion très crue sur la question. Je vais essayer de la dire poliment. ur la guerre russo-ukrainienne, M. Trump aurait depuis longtemps instauré la paix si les Européens, en coulisses, n’avaient pas constamment incité Zelensky à agir. Telle est la situation. Si les Européens ne s’étaient pas opposés à la politique de Trump, si nous avions ramer dans le même sens, Américains et Européens, il y aurait déjà la paix. Mais les dirigeants européens veulent poursuivre la guerre. Ils ont une position résolument belliqueuse, une stratégie de guerre, un plan de guerre ; ils le disent ouvertement et travaillent à faire passer le président Trump du côté de la continuation du conflit. S’il y avait une unité occidentale, il y aurait déjà la paix sur le front russo-ukrainien.
Et ça, vous le dites avec la même franchise au président Trump aussi, puisqu’il est en train de vendre des armes à l’Europe, bien sûr contre beaucoup d’argent, qui les remettra ensuite à l’Ukraine.
Je n’ai pas qualité pour parler au nom du président américain, je ne peux pas m’exprimer à sa place, mais je peux dire sans problème que, sur ce plan, les Américains y ont gagné. En clair : les Américains se sont désengagés financièrement du conflit russo-ukrainien, ils ne donnent plus un centime. Nous, Européens, avons la malchance d’être ceux qui envoient l’argent directement en Ukraine ou achètent des armes américaines pour les expédier là-bas. Et les Américains, eux, disent « merci bien »… et demandent un café.
J’ai commencé cet entretien en disant que nous vivons une semaine intense. Or, la semaine prochaine s’annonce encore plus chargée : le 23 octobre approche, avec la Marche pour la paix, et, le même après-midi, débutera le sommet européen. Le président du Conseil européen, António Costa, a d’ailleurs annoncé le thème principal : le soutien à l’Ukraine. Deux propositions sont sur la table. La première : geler les avoirs des Russes vivant en Europe, environ 140 milliards d’euros, pour les reverser à l’Ukraine. La seconde : supprimer la règle de l’unanimité pour l’ouverture des négociations d’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne, autrement dit, permettre qu’une majorité qualifiée suffise à approuver cette décision, sans que votre veto ne puisse s’y opposer. Quel est votre plan pour la semaine prochaine ?
Nous commençons par collecter des signatures ici, en Hongrie, car on ne monte pas sur le terrain sans échauffement. Il faut un million et demi à deux millions de signatures, pour que la parole du Premier ministre de Hongrie ait du poids. Ce n’est pas un hasard si nous avons lancé cette initiative. J’invite tous ceux qui ne veulent pas voir l’Ukraine entrer dans l’Union européenne, qui ne veulent pas que nos fils soient entraînés dans une guerre en Ukraine, et qui refusent que l’argent des Hongrois parte pour l’Ukraine, à se rendre sans tarder à un des stands et signer la pétition lancée contre cette politique. Je ne vois aucune marge de manœuvre sur ces questions. Concernant les avoirs russes gelés, nous consultons les Russes, car nous voulons y voir clair. S’il est décidé de toucher à cet argent, ce qui pose déjà de graves problèmes juridiques, il y aura des contre-mesures russes. Et je veux savoir lesquelles. Les entreprises hongroises présentes en Russie verront-elles leurs avoirs confisqués ? Seront-elles frappées de gels d’actifs ou d’autres mesures de rétorsion si la Hongrie approuve cette proposition ? C’est ce que je veux discuter ouvertement, et c’est d’ailleurs en cours avec les Russes. Nous devons savoir ce qui se passera si nous soutenons cette proposition européenne, et ce qui se passera si nous ne la soutenons pas. Il convient de clarifier cela. C’est une question de responsabilité : le gouvernement hongrois doit toujours évaluer les conséquences concrètes de chaque décision. Dans ce cas, nous devons obtenir les réponses du côté russe. C’est donc dans cette direction aussi que se prépare la position hongroise avant le sommet européen. Si des représailles devaient frapper les entreprises hongroises en Russie parce que la Hongrie soutiendrait l’utilisation des avoirs russes gelés, alors, évidemment, je ne pourrai pas appuyer cette proposition. Cela ferait subir des pertes à la Hongrie, et ma responsabilité, c’est que les Hongrois ne perdent pas, mais qu’ils s’en sortent mieux. Et, en l’occurrence, ils s’en sortiraient mal. Le deuxième sujet, c’est cette idée de modifier les règles de procédure. Je ne vois pas pourquoi nous devrions y consentir. Les Hongrois ont clairement dit, par référendum, qu’ils ne voulaient pas appartenir à une alliance ou une union avec les Ukrainiens : ni dans l’OTAN, ni dans l’Union européenne. Nous sommes un pays souverain, et le peuple a le droit de décider : puisque nous faisons partie d’une union, qui voulons-nous y admettre, et avec qui voulons-nous vivre ensemble, ou pas. Nous avons rejoint l’Union européenne parce que nous souhaitions vivre ensemble avec ceux qui y étaient déjà. Quand nous avons soutenu de nouveaux membres, comme la Croatie, c’était parce que nous étions heureux de les accueillir au sein de l’Union. Mais nous ne voulons pas de cela avec l’Ukraine. Pourquoi ? Parce que si l’Ukraine entre dans l’Union européenne, la guerre qu’elle mène contre la Russie entrera avec elle : au cœur de l’Union européenne. Et la décision de savoir quand l’Ukraine est en guerre avec la Russie ne dépend pas uniquement de l’Ukraine, mais au moins autant de la Russie. Nous exposerions donc l’Europe tout entière à un risque permanent de guerre avec la Russie. C’est pourquoi l’adhésion de l’Ukraine est inacceptable. Cela va à l’encontre de la sécurité de tous les Hongrois, mais, à mon sens, aussi de celle des autres peuples européens. Et puis, si l’Ukraine entrait dans l’Union, tout l’argent partirait là-bas. Tout l’argent ! L’argent des contribuables hongrois s’en irait massivement vers l’Ukraine. Pourquoi devrions-nous soutenir cela ?
Monsieur le Premier ministre, vous avez mentionné la forte pression qui pèse actuellement sur la Hongrie. Justement, le jour même du sommet européen, se tiendra la Marche pour la paix.
On peut dire que son nom n’a jamais été aussi approprié et d’actualité qu’aujourd’hui.
Si je comprends bien, la marche partira de la place Kossuth, tandis que, dans l’après-midi, débutera le sommet européen : votre chemin mènera donc directement à Bruxelles depuis la place Kossuth.
Et même pire que cela ! Cela fait des années que j’essaie de leur expliquer à Bruxelles, et ce n’est pas la première fois que cela arrive, qu’il ne faut pas programmer un sommet européen le jour de notre fête nationale, le 23 octobre. Mais rien à faire : ils refusent de le reconnaître et ne changent pas leurs dates pour nous. Résultat : le sommet commencera avant même que j’aie pu y arriver. Je serai donc obligé d’envoyer par écrit la position hongroise sur les principaux sujets, et, pendant mon absence, nous demanderons au Premier ministre slovaque, Robert Fico, de représenter la position hongroise jusqu’à mon arrivée. Et, depuis la Marche pour la paix, je foncerai vers Bruxelles tambour battant, si vous me permettez l’expression.
Il y a quinze ans, on aurait difficilement imaginé que, lors d’un sommet européen, les Slovaques défendraient la position hongroise.
Eh bien, vous voyez ! C’est pour cela que je dis toujours : il ne faut jamais abandonner. C’est d’ailleurs la grande leçon des négociations de paix. Je le répète : une négociation de paix, comme celle entre la Russie et l’Ukraine, est toujours sinueuse, pleine de retours en arrière, d’essais infructueux. Si l’on se vexe, si l’on abandonne, si l’on fait preuve d’orgueil ou si l’on manque d’humilité, d’humilité envers la paix ou envers la cause que l’on défend, on n’arrive jamais à un accord. Et c’est précisément ce qui manque aujourd’hui aux Européens. Je le redirai pour la seizième fois au prochain sommet européen : selon moi, nous devons faire ce que les Américains font, mais pour cela, il faut des « grands garçons » européens. Ce n’est pas un rôle à la mesure de la Hongrie, mais bien celui des Allemands, des Français et des Italiens. Nous devons négocier avec les Russes. Il ne s’agit pas seulement de négociations russo-ukrainiennes ; cela, ils peuvent le régler entre eux. Mais sur l’avenir de l’Europe, sur son système de sécurité, sur son économie, sur son approvisionnement énergétique, sur la ligne de démarcation entre l’Ukraine et la Russie, sur le stationnement des armes et des troupes : ce sont les Européens eux-mêmes qui doivent négocier directement avec Moscou. Mais cela exige de l’humilité. Et aujourd’hui, il n’y en a pas.
Ce sera donc le mot de la fin, Monsieur le Premier ministre. Merci beaucoup pour cet entretien. Et merci aux téléspectateurs de Mandiner pour leur attention. À très bientôt !